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Une réflexion sur l’au-delà du Silence : L’expérience des Chartreux.

Notre Très Cher Frère Fabrice L. a écrit ... en silence ...




Comme beaucoup de sujets qui semblent au départ complexes, le silence n’y échappe pas. Une façon très simple et rapide de traiter ce thème aurait été de dire : « Le silence, c’est ça... ». Mais cela serait tellement provocateur, puéril et irrespectueux, d’abord pour l’auditoire ensuite pour le silence lui-même que je n’opterai pas pour ce choix. En effet le silence dont je voudrais parler est un silence difficile à obtenir, certes, mais qui conduit à une rencontre, où l’on engage un dialogue, qui se poursuit par une communion. Cela semble contradictoire avec l’image intuitive que l’on en a et pourtant…


1.- Quelle sorte de silence ?

Quelques généralités en préambule. Le silence est multiple. Suivant ce qu’il traduit et les circonstances dans lesquelles il s’exprime, il aura une intensité différente. Il peut être grave, solennel, léger, moqueur, profond etc. etc. ... Il y a le silence pour se taire, le silence pour écouter, le silence pour réfléchir, le silence pour observer, le silence pour prier. Ainsi, le silence peut en dire long. Il peut-être volontaire, lorsque l’on écoute de la musique classique ou bien indépendant de sa volonté quand il est généré par une émotion, la stupéfaction, la peur, il peut également être constaté, comme le silence environnant, par exemple le silence de la nuit, ou encore le silence de la neige qui tombe. Il peut être un rythmeur de temps en musique, sous forme d’une pause, demi-pause, soupir, ½, ¼, 8ème, 16ème de soupir.


Mais attention quel qu’il soit, il ne faut jamais considérer le silence comme une absence, il n’est pas négatif. Le discrédit porté sur le silence, par la société moderne, est le symptôme d’une maladie grave et inquiétante. Aujourd’hui, quelques minutes sans stimulus extérieur nous angoissent. Nous avons peur de nous retrouver seul avec nous-même, peur de notre silence intérieur, peur d’entendre notre cœur battre. Mais de même que notre corps a besoin de repos, de même notre esprit a lui aussi besoin de calme, afin de s’apaiser et d’échapper provisoirement aux tensions. Tous les courants de sagesse ont mis en avant l’importance de la solitude et du silence pour prétendre à certaines expériences, notamment aux expériences mystiques, à la relation au divin. Dans les traditions premières, la mise à l’écart provisoire intervient dans le cadre du processus initiatique, par exemple lorsque l’enfant doit prendre conscience qu’il devient un adulte, et ce n’est pas au milieu du groupe qu’il pourra réfléchir et se fortifier intérieurement. Le silence est un ingrédient essentiel pour notre construction afin que notre croissance, notre élévation s’opère.

Pour ce qui nous concerne, nous, Franc-maçon, le silence est une de nos valeurs clé. On le pratique durant tout notre parcours maçonnique, depuis notre initiation jusqu’à son terme. Il y prendra toutes les formes déjà citées ci-dessus. Le jeune maçon, alors qu’il est encore apprenti, est soumis à la loi du silence, période pendant laquelle il ne peut prendre la parole sauf s’il y est invité. Dans nos rituels, il y est souvent fait référence, aussi, au cours des cérémonies, il y a des temps de silence qui correspondent à des moments particuliers et importants de cette cérémonie. Ils sont signifiés dans le rituel bien sûr, mais à force de pratique et de compréhension, ils tombent sous le sens et deviennent évidents, ils sont donc marqués naturellement par les acteurs, s’ils sont vraiment initiés. La chaine d’union est un moment de silence.



Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, j’aimerais préciser un point, notamment cette différence essentielle qui existe, entre silence et mutisme. Ce sont deux choses totalement opposées. Dans le dictionnaire des symboles il est dit : « le silence est un prélude à la révélation, le mutisme est la fermeture à la révélation soit par refus de la recevoir, soit par refus de la transmettre, le silence marque un progrès, le mutisme une régression, le silence enveloppe les grands évènements, le mutisme les cache. Les règles monastiques disent que ‘le silence est une grande cérémonie’». Dieu arrive dans l’âme qui fait régner le silence en elle, mais ne pénètre pas en qui s’enferme dans le mutisme ». Il forme avec son antagoniste le bruit, cette dualité physique et mentale dont il faut s’extirper, se débarrasser pour rendre vainqueur le silence afin de parvenir à la plénitude, voire à la béatitude.

Je voudrais aussi attirer l’attention sur le fait que la recherche de silence, c’est à dire la mise en silence, qu’elle soit extérieure ou intérieure, demande les mêmes actions. Il faut bien se rappeler le rituel d’ouverture d’une Tenue maçonnique, le but étant bien évidemment de faire d’abord le calme au dehors pour ensuite pouvoir le faire en dedans du Temple afin de se consacrer pleinement à l’objectif recherché. Comprendre qu’il ne peut y avoir de calme intérieur sans calme extérieur. Par ces actions, on sacralise l’espace et le temps. N’oublions pas que lorsque l’on parle de Temple, on parle de soi-même.


2.- Un silence pour l’élévation spirituelle.



Le silence dont je voudrais parler maintenant, est celui qui permet de s’élever vers Dieu, d’aller à sa rencontre pour écouter Son silence, car Dieu ne se manifeste qu’en silence. Ce silence est un silence particulier, très particulier. Il n’est accessible que très difficilement et nécessite beaucoup de travail et d’efforts. Se concrétisant par une mise en retrait du monde, ce silence rend disponible. Il favorise l’observation et procède à la mise en route des énergies subtiles. Celui qui veut comprendre le monde doit passer par l’univers du silence pour méditer objectivement, parvenir à l’entendement des choses secrètes et faire s’exprimer la simplicité naturelle du cœur. Le silence aide à l’ascension (inscription dans l’axe de la perpendiculaire) qui nous amène à la contemplation de Dieu. Lorsque l’on parle de cette forme de silence, on ne peut s’empêcher de penser à ces hommes ou femmes qui y consacrent leur vie entière. Je prendrai comme exemple pour illustrer ces propos, les moines chartreux, sans oublier bien sûr, tous ces grands prieurs, les grands sages, les ordres érémitiques de toutes confessions, de toutes philosophies, de toutes pensées, de toutes époques, mais qui ont néanmoins tous le même but : leur relation avec le Divin. On pourrait y ajouter les ermites mais il faut rester prudent car leur quête peut-être autre. Elle n’est plus forcément la recherche de Dieu. Aujourd’hui, l’ermite est une personne vivant simplement à l’écart du reste de la société.

Ce silence donc, indissociable de la solitude, permet d’accéder à la contemplation, une activité qui est selon Aristote, le parfait bonheur de l’homme.


3.- Le silence des Chartreux.



Fondé en 1084 par Saint Bruno, l’ordre des chartreux, ou Ordre cartusien, est l’un des plus anciens ordres religieux chrétiens. Cette communauté de moines, séparée du monde, voue sa vie à l’existence et à la recherche de Dieu seul, et a fait vœu de silence presque absolu. Silence presque absolu, prières nocturnes, jeûnes, solitude, travaux, lectures spirituelles… rythment le quotidien du moine chartreux. C’est pourquoi la force de caractère et le courage nécessaire pour une telle dévotion rendent ce choix de vie si mystérieux.

« Stat crux dum volvitur orbis » : « La croix demeure tandis que le monde tourne » telle est leur devise.

L’article 4-1 des statuts de l’ordre dit : « Notre application principale et notre vocation sont de vaquer au silence et à la solitude de la cellule. Là, souvent l'âme s'unit au Verbe de Dieu, l'épouse à l’Époux, la terre au ciel, l'humain au divin. »

Pour bien comprendre la vie du moine chartreux, il convient de partir du silence qui est l’élément primordial de son choix et qui en exprime le fondement de la façon la plus manifeste. D’abord, le silence imprime sa marque sur l’homme de telle manière que, peu à peu, du silence même, naît quelque chose qui attire à plus de silence. Il ne s’agit plus ici d’une simple pratique ascétique, mais d’un environnement dans lequel le moine vit et se plonge.



Le silence est le langage propre de l’homme intérieur qui se met en présence de Dieu ; il porte la prière intime et l’adoration, mais aussi l’écoute et l’attente. Il saisit ce qui est dit dans l’au-delà du silence, « ce lieu où Dieu et son serviteur entretiennent de fréquents colloques, comme il se fait entre amis » Il rend sensible à l’écoute de la voix intérieure et il crée l’espace d’une présence à la Présence. En accueillant le moment présent comme une plénitude de la vie, l’homme s’approche au plus près de Dieu, à la fois dans l’unité de sa nature – qui ne connaît ni avant, ni après, ni aucune variation – et dans son amour trinitaire de Père, Fils et Saint-Esprit; à cet endroit naissent et l’inclination au silence et l’appel à la solitude que les Chartreux ont thématisés dans leur vie.

Le silence est aussi la substance du langage que les chartreux échangent entre eux. Quotidiennement, ils mêlent leurs voix et leurs cœurs pendant de longs moments pour chanter les louanges divines; et, tout en ne se parlant pas directement, ils communiquent en profondeur. Le silence entre eux est une parole, la plupart du temps paisible et confiante ; parfois aussi, une parole tendue – par l’épreuve, les incompréhensions, la souffrance –, qui en appelle alors à une expression verbale directe, avant qu’elle ne se retrouve dans son lieu propre : la profondeur de l’âme.

A partir de cela peut se dessiner une icône du solitaire silencieux. L’homme seul, debout face à son Dieu qui se révèle tantôt comme un feu dévorant, tantôt comme une douce attraction; qui parle, mais aussi qui se fait muet ; qui se donne à connaître, mais en même temps se dérobe à toute emprise ; qui remplit tout, mais en dépouillant de la façon la plus totale. Néanmoins, l’homme seul essaie de se maintenir debout, à la fois porté par une forte certitude, une fierté, le pressentiment d’un immense bonheur, mais aussi ébranlé par une grande vulnérabilité à la vue de ses faiblesses.

Dans cette posture, il se tient aussi devant ses frères, auxquels il ose s’exposer, sans réflexe de défense ou de protection, confiant que c’est Dieu qui le soutient. Idem, le candidat, lors de son initiation au Rite Emulation, à la question : « Lorsque vous êtes en difficulté ou en danger, en qui placez-vous votre confiance ? » La réponse simple est sans appel : « en Dieu ».

Par le silence, le moine se rend compte que l’essentiel de la vie le dépasse. Sa vérité se situe au-delà de lui-même. Seul le désir lui permet d’y accéder. Le silence et la solitude, la prière et l’écoute de la Parole, la sobriété en tout et l’aide du père spirituel sont les moyens les plus sûrs pour faire la vérité en soi-même et accéder à la pureté du désir de Dieu, sans compromissions. Ils engendrent dans le cœur les trois attitudes de fond qui caractérisent et forment l’homme du désert, à savoir le repos de l’âme, une vigilance constante et l’abandon de soi entre les mains du Père. Elles préparent à la rencontre avec Dieu, déjà donnée et vécue sacramentalement dans l’eucharistie quotidienne et dans la proximité des frères.


4.- Le silence de la contemplation.



Une merveille ne peut se contempler pleinement qu’en silence. Un tableau, une sculpture, la justesse d’une forme, une lecture, une musique, la nature à l’état pure, ne révèleront leur quintessence qu’à la seule condition que l’on fasse place au silence et qu’on lui donne toute sa puissance. Les merveilles de la création sont silencieuses et nous ne pouvons les admirer qu’en silence. Et c’est seulement à cette condition, que l’homme touchera à la dimension sacrée, divine, de ce qu’il observe. Nous avons tous ressenti ces moments particuliers devant une œuvre ou un spectacle de la nature qui nous a transcendés. Personnellement, j’ai eu une émotion très grande lorsque j’ai vu la Pietà, cette statue en marbre de Michel-Ange qui se trouve à la Basilique Saint Pierre à Rome, représentant le thème biblique de la « Vierge Marie douloureuse, tenant sur ses genoux le corps du Christ descendu de la Croix avant sa mise au Tombeau, sa Résurrection et son Ascension. J’ai ressenti un envahissement intérieur immense, incontrôlable et indéfinissable, mais tellement agréable...

Les chartreux sont en permanence dans des conditions, dans des contextes favorisants ces instants, notamment, ils restent une grande partie de la journée, seuls dans leur cellule, appelée également désert ou ermitage. Désert, dans la Bible, signifie souvent mais pas toujours, ces océans de sable qu’évoque le plus souvent ce terme. Dans le cas présent, il représente un lieu de prière et un lieu où la tentation est vaincue. Par l’isolement relatif et l’austérité de vie qu’il impose, il incite à la méditation salutaire et rapproche de Dieu, il devient alors le lieu idéal pour la retraite spirituelle. Mais également, au sens propre du terme, le désert est un refuge, Dieu y conduit son peuple, David y fuit la haine de Saül, Elie la colère de Jézabel et bien d’autres exemples encore. Et pourtant, le désert, cette étendue apparemment sans fin, entièrement constituée de sable, de pierres, de sel, ou de glace, parfaitement stérile, hostile à l’homme, où il n’y a plus rien, est pourtant rempli de cette Présence, Présence encore bien plus immense, bien plus puissante que ce vaste désert devant lequel on se sent si petit. Et je trouve là, une réponse à une question, quelque peu bizarre, que je me posais depuis longtemps, et même parfois, lorsque je la posais à d’autres, cela me valait quelques regards interrogateurs du genre : « tu es sûr que tu vas bien ? » Cette question était : « Que reste-t-il quand il n’y a plus rien ? »


5.- le silence du désert.



Balzac disait que le désert c’était Dieu sans les hommes. Ernest Renan en 1887 écrivait que le désert est monothéiste, enfin Michel Onfray dans son traité d’athéologie affirme que le monothéisme sort du sable. Effectivement c’est au désert que Yavhé se manifeste à Moïse au Mont Sinaï, Élie, dans sa fuite y rencontre Dieu, Jean Le Baptiste prépare sa mission dans les endroits déserts, Jésus s’y isole quarante jours. Beaucoup d’autres encore, Saint Antoine, Mahomet, les pères d’Egypte, Charles de Foucauld, Adi Sankara, maitre spirituel de l’hindouisme, ont tous un rapport très fort avec le désert. Leur quête de spiritualité à tous, passe obligatoirement par le désert. Ce qui pourrait amener à dire que la spiritualité est la condition humaine et la religion c’est culturel. On peut donc en dire également que ce silence, comme ce désert, est monothéiste. On retrouve beaucoup de similitudes dans le désert et le silence. Une notion d’infini et en même temps les deux opèrent à un recentrage au plus profond de soi. Ils sont complémentaires mais aussi indissociables pour aller chercher l’intime. Ils ne sont pas des buts mais des moyens. Ici, le moine est seul face au seul.


6.- Silence et solitude accompagnée.



Alors oui, la cellule des moines chartreux est un désert et donne un très bel écrin terrestre à l’homme qui veut monter vers Celui qui l’attend. Dans Mathieu 6,6 le Christ recommande cette recherche d’intimité de manière très claire « Toi, quand tu pries, retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la porte, et prie ton Père, qui est là dans le secret ; et ton Père qui voit dans le secret, te le rendra ». Le cloître, la cellule, matérialisent la fuga mundi, la fuite du monde, pour trouver la solitude et le silence. L’homme qui entre au monastère cherche le silence pour trouver Dieu. La densité du silence qui y règne est nécessaire à la plénitude de l’âme. Le silence s’impose naturellement et impose au silence. Lorsque les chartreux vont prier, et a fortiori la nuit, (la nuit renforce cette intériorisation) il y a une synergie qui émane de ce rassemblement, de cette synergie sacrée, il résulte un état de conscience transcendantal, entretenu par le silence, et il sera le seul moyen de conserver celui-ci à son paroxysme. La parole serait à ce moment-là, destructrice et dévastatrice de cette harmonie sans pareil. Mais aucun danger, même un regard ne viendrait pas troubler ce moment divin. C’est ce qu’on appelle aussi le silence du regard. Et cet état perdure encore et encore longtemps après.

Qui est-ce qui disait qu’après du Mozart, c’était encore du Mozart ? : Sacha Guitry.

Dès que l’on réalise qu’il y a un silence alentour, d’un seul coup, on ne pense plus, on focalise sur ce silence, on est conscient mais on ne pense plus, c’est un instant très fugace et malheureusement, dès que l’on s’en rend compte, il s’échappe, cela veut dire que le mental a repris la main, mais on a aperçu, on a touché du bout des doigts, si je puis dire, ce à quoi l’on doit tendre, ce à quoi l’on peut espérer, car ce silence ouvre les portes d’un monde sans limites.


7.- Le silence intérieur.



Par le silence intérieur, on entre dans un état de conscience qui est bien plus vaste que celui de la pensée qui, même s’il est très ouvert, reste néanmoins avec ses limites. Là, on change de dimension, et elle est bien plus profonde que celle de la pensée. Découvrir cette dimension libère de tout et cette découverte ouvre cet espace intérieur intemporel souvent fermé par le flux des pensées, flux qui a une force énorme, suffisante à vous éloigner, vous emporter et attirer toute votre attention. On se fait prendre facilement au piège de ses propres prisons conceptuelles. On reste sur terre. Ce silence dont je vous parle est ailleurs, dans l’infinité de l’univers, il règne partout dans le cosmos. Il est avec Dieu, il est Dieu. Pour le trouver, il faut quitter ce que l’on connait, être prêt à voyager sans crainte, lâcher ses certitudes et se rendre vulnérable, s’ouvrir. C’est une épreuve de courage.


Dans son livre « Le pouvoir du moment présent » Eckhart Tolle nous montre comment établir le lien avec ce qu’il appelle l’Être : « L’Être est la vie éternelle et omniprésente qui existe au-delà de toutes les formes de vie assujetties au cycle de la vie et de la mort. L’Etre n’existe cependant pas seulement au-delà mais aussi au cœur de toutes formes ; il constitue l’essence invisible et indestructible la plus profonde. En d’autres termes, l’Etre vous est accessible immédiatement et représente votre moi le plus profond, votre véritable nature. Mais ne cherchez pas à le saisir avec votre mental ni à le comprendre. Vous pouvez seulement l’appréhender lorsque votre mental s’est tu. Quand vous êtes présent, lorsque votre attention est totalement et intensément dans le présent, vous pouvez le sentir, mais vous ne pouvez jamais le comprendre mentalement. Retrouver cette présence à l’Etre et se maintenir dans cet état, c’est cela l’illumination ».

Dans Voix cartusienne, le chartreux dom Augustin Guillerand écrit : « La solitude et le silence sont hôtes d’âme. L’âme qui les possède les porte partout avec elle. Celle qui en manque ne les trouve nulle part. Pour rentrer dans le silence, il ne suffit pas d’arrêter le mouvement de ses lèvres et le mouvement de ses pensées. Ce n’est là que se taire. Se taire n’est qu’une condition du silence. Le silence est une parole, Le silence nait du silence et grandit en silence.

« Notre application principale et notre vocation sont de vaquer au silence et à la solitude de la cellule. Là, souvent l'âme s'unit au Verbe de Dieu, l'épouse à l’Époux, la terre au ciel, l'humain au divin." (Statuts 4.1) Déjà cité plus haut, mais j’insiste sur ce paragraphe car il me semble primordial.


8.- Le silence éternel des espaces infinis.



La profondeur du silence, sans limite, ne peut se mêler qu’avec d’autres infinitudes d’intensité et de profondeur identiques, similaires, comme le désert, comme le cosmos, là où c’est l’univers de Dieu. La parole, la pensée dans ces instants divins ne sont plus à leur place. Ils ne sont pas de cet univers.

Chez nous les chartreux, disent-ils, les paroles que nous ne disons pas deviennent des prières. C’est là notre force et nous ne pouvons faire quelques biens que par ce grand moyen du silence. La grande science et la grande lumière ici-bas, c’est l’amour silencieux. Dans le silence, la tristesse, c’est le regard sur soi, la joie, c’est le regard sur Dieu. Comment le silence? Peut-on se demander, il faut sortir de soi, penser à Dieu au lieu de penser à soi. Immanquablement, le silence conduit à Dieu, pourvu que l’homme cesse de se regarder lui-même. Car jusque dans l’expérience du silence, dans ce face à face avec soi-même, il y a un piège : le narcissisme et l’égoïsme.

Le silence est ce mur extérieur que nous devons bâtir pour protéger notre édifice intérieur car il permet d’entrer toujours plus profondément dans la vérité des choses. Le silence et la solitude sont des choses très simples au naturel, mais l’homme est un être très compliqué et malheureusement il semblerait qu’il s’applique à se compliquer encore davantage même jusque dans ses relations avec Dieu. Dieu au contraire est la simplicité absolue. Plus nous sommes compliqués, plus nous nous en éloignons. Le silence est un paradis, mais l’homme ne le voit pas, il est rempli de contradictions, alors que nous devrions être comme des enfants. L’homme a perdu la simplicité de l’enfance et c’est une des raisons pour lesquelles le silence lui est si difficile et même l’homme rejette d’autant plus le silence qu’il veut devenir Dieu lui-même.

Dans toute démarche spirituelle, le silence et la solitude cheminent toujours de concert. De la même manière, Jésus, après son baptême dans le Jourdain, n’entame pas immédiatement son enseignement. Suivant la tradition des prophètes bibliques, il part s’isoler quarante jours dans le désert. C’est seulement après cette retraite de silence et de solitude qu’il commence sa prédication. Il en est de même pour Mahomet, le prophète de l’islam, qui depuis sa jeunesse, avait pris l’habitude de se recueillir dans une grotte. C’est à l’occasion d’une de ses retraites qu’il a reçu la révélation des paroles coraniques. Faire silence intérieurement n’est pas l’apanage des prophètes ni des maîtres de sagesse. Cette capacité nous est donnée à tous à condition d’en avoir le désir et de travailler.


9.- Le silence au centre de l’homme.


Saint Vincent de Paul, prêtre catholique du XIIe siècle, commençait ses journées par quatre heures d’oraison, c’est-à-dire la prière silencieuse, ainsi, rempli de Dieu, il pouvait donner Dieu à tout le monde. St Thomas d’Aquin qualifiait l’oraison, de cœur à cœur avec Dieu. Le Dalaï-lama fait la même chose. Le silence intérieur est la fin des jugements, des passions et des désirs. Lorsqu’il sera acquit, il pourra être transporté partout dans le monde.

Dans le prologue de Jean, il est dit que la lumière brille dans les ténèbres, au 3ème grade du Rite Emulation, on nous dit que la lumière que possède un Maître Maçon n’est qu’une lueur qui ne pénètre qu’à peine la pénombre, cette lumière c’est La parcelle divine, c’est Dieu qui nous habite, c’est ce que nous nous devons d’aller chercher et la seule voie d’accès emprunte obligatoirement le chemin du silence et de la solitude. Le silence et la solitude constituent ce véhicule universel et indispensable, qui nous permet d’aller explorer jusqu’aux extrémités de notre vaste territoire intérieur afin de trouver cette Lumière. Ce que font quotidiennement les grands prieurs. Le silence est une libération divine qui unifie et place l’homme au centre de lui-même, dans les profondeurs du mystère de Dieu. Dans le silence l’homme est absorbé par le divin et les mouvements du monde n’ont plus aucune prise sur son âme. « Stat crux dum volvitur orbis » « La croix demeure tandis que le monde tourne ».

Avril 2021



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