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Le secret maçonnique.



Notre Très Cher Frère Jean G. (Cercle d’étude Ermeneia) nous offre une étude sur les différents aspects du Secret Maçonnique. Il écrit :


« J’ai achevé de faire entendre toutes ces choses à tes oreilles.

Mais je t’ai aussi dit tout cela pour que tu le mettes par écrit

et le transmettes en secret à ceux qui partagent le même Esprit que toi, car ce mystère est celui de la génération inébranlable. »

Le Livre des secrets de Jean.[1]

À quoi sert le secret ?

Le secret sépare les Francs-maçons du reste du monde.

1 / Protection :

1.1 Une protection sociale ?

a) Il protégerait le membre, du domaine profane. Il est permis d’en douter. Les structures maçonniques, obédiences pour la plupart, possèdent quasi obligatoirement une forme civile profane. Il s’agit d’une association loi 1901, d’une société immobilière sous différentes formes pour les biens immobiliers. Ces appareils sont déclarés auprès des pouvoirs publics comme toute autre entité juridique civile. C’est sans doute incontournable. Récemment nous avons constaté un assujettissement à la TVA d’organisations maçonniques, ce qui entérine leur statut commercial.


b) Pour ce qui concerne l’anonymat, nous savons que les établissements maçonniques possèdent des annuaires de leurs affiliés. Il est à supposer que les directives RGPD[1] sont respectées. Mais quand bien même le sont-elles, des listes nominatives abondent à tous les étages des familles maçonniques. L’État n’ignore rien des activités de chacun en la matière. Il estime sans doute qu’il s’agit du domaine public, et que nous ne sommes pas là dans la sphère privée, à supposer d’ailleurs que celle-ci échappe à la pénétration de la curiosité des « chercheurs » en informations individualisées.


c) Le secret est d’ailleurs souvent dévoilé par les Frères eux-mêmes, surtout quand ils assimilent la Franc-maçonnerie à un réseau social, dont parfois ils attendent des retombées profanes. Nous savons que dans les pays anglosaxons, le secret d’appartenance à la Franc-maçonnerie non seulement n’est pas respecté mais existe peu. Dans les pays de la vieille Europe, il y a plus de pudeur à se dévoiler, bien que certains arborent au quotidien des insignes, indices parfois très identifiables de leur appartenance !


1.2 Une protection spirituelle : la fonction protectrice dans ce cadre est plus sérieuse, même si de prime abord, cette affirmation peut étonner. Il s’agit là de protéger le F de lui-même. En effet le postulant entre en Franc-maçonnerie sans savoir ce qu’il va trouver. Il est déstabilisé par cette nouvelle approche. Il repère des points d’accroche, des notions familières, métaphysiques, religieuses. Il s’y arcboute dans une perspective rassurante, pour prendre pied, trouver des fondations solides tout simplement, pour étayer cette nouvelle expérience désarçonnante.

Consciemment ou non, il se remettra peut-être en cause, remettra en cause ses certitudes. Sa pensée évoluera progressivement et à son pas, mais parfois plus prestement et plus radicalement. La Franc-maçonnerie comporte des degrés. Ils ménagent en vérité l’initié. S’il devait prendre connaissance de tous les secrets de la Franc-maçonnerie brutalement dès son entrée en L, les choses seraient parfois violentes, traumatisantes, inacceptables. Ce qui est proposé c’est une digestion graduelle des mystères. L’initié va conscientiser, opérer son « retournement » comme il est dit dans certaines religions ou rites mortuaires. Il y a « conversion » au sens de ce retournement, conversion à lui-même par délivrance de ses préjugés, de ses déterminismes acceptés ou subis pour aller vers lui-même. Nous revient en mémoire le « lekh-lekha », l’appel fait à Abraham en Genèse 12,1. Il était caché à lui-même, il était dans le secret et va entrer dans la lumière. En fait il va libérer le secret qui était en lui, à propos de lui. Cette progression se fait grâce au symbole et à la méthode de lecture symbolique.


2 / Le symbole est un secret entre apparence et vérité profonde. Mais ce n’est pas une vérité universelle, c’est de la vérité de chacun dont il est question, qui participe tout de même d’une vérité universelle. Pour nous il s’agit de spiritualité. Si le but ultime est le même - le Principe de toute chose et de tout être - il y a bien des façons et des routes pour l’atteindre. Le symbole joue sans cesse entre le caché et le dévoilé. Là se love la définition même de l’ésotérisme.


2.1 / Le symbole va de l’apparence au sens universel.




Le symbole est une émergence, une résurgence d’une source qui s’était enfoncée dans les entrailles de la terre, non une vérité lui-même, mais trace, empreinte, piste vers un épitomé[2] de vérité.

Michel Foucault nous dit quelque chose comme cela[3]: « L’apparence : non point l’erreur ou l’illusion elles-mêmes, mais ces formes sensibles, corporelles et imaginaires de lien à la vérité qui apparaissent dans la perception ou dans la mémoire, et qui sont une occasion de porter, par réflexion, des jugements faux. La critique de l’apparence reposera donc sur une sorte de genèse : retrouver dans le rapport au vrai le point où se situe la virtualité de l’erreur ; puis analyser le mécanisme de formation de ces apparences, qui loin d’être contraires à la vérité, en sont le visage sensible, la forme ramassée, signifiante ou symbolique… ; enfin définir les conditions dans lesquelles peuvent naître à partir de là tous les jugements faux que les esprits prévenus et attentifs mêlent à la vérité. » Cette description de l’apparence n’est pas sans rappeler la doxa[4] dans son rapport avec la connaissance « vulgaire ». Ni bonne, ni mauvaise, ni fausse, ni vraie en première instance, mais qui est, et qui est indice de vérité, sans être vérité. La doxa, est dans un rapport dialectique avec l’épistémè, la science. Ainsi notre symbole est-il en rapport dialectique avec son analyse, son exégèse.


D’une certaine manière il ne s’agit pas de trouver la vérité, ou en tout cas, pas dans un premier temps, mais de débusquer l’erreur, la fausseté, le mensonge… Ensuite peut-être pouvons-nous prétendre à une once de vérité ? C’est un travail d’orpailleur, trouver la « poudre de projection »[5], la paille d’or qui catalysera la transmutation.


2.2 / Une tradition dépassant les dogmes ?

Ainsi nos symboles traversent-ils toutes les traditions, sont symptômes, indices, qui jalonnent les recherches de vérité de tous nos prédécesseurs quand ils sont sincères, quand ils oublient de manipuler les foules et ne pensent qu’à les éclairer. Ils sont rares ceux-là encore aujourd’hui. Il faut les protéger dans le secret des temples, de plus en plus menacé par l’intrusion du profane. Celui-ci pousse ces réseaux jusqu’en nos profondeurs. Le secret devient alors un jeu de cache-cache entre ceux qui croient encore à la possibilité d’une recherche spirituelle et les autres qui traquent et favorisent la puissance temporelle au sein même du sacré.


Michel Foucault parle d’un modèle de pensée qui passe par le dévoilement, la recherche de l’origine, le dépassement de l’apparence (qui ne serait autre que l’analyse de l’origine), la critique, la constitution de l’encyclopédie. Dans ce modèle « L’existence de Dieu est requise de deux manières : soit comme cause ou principe de cette idée d’infini par rapport à laquelle je me reconnais comme limité, soit encore comme la garantie du rapport qu’il y a entre l’apparence et la vérité que je peux découvrir en usage de la certitude. Il faut en effet qu’il y ait une cause de cette idée d’infini ; il faut d’autre part que je puisse, à partir de l’imagination et de l’apparence, découvrir ce qui est vrai : il faut donc qu’il y ait au moment même où personne ne la connait , un entendement qui possède toute la vérité, qui détienne toutes les lois du monde (Dieu sera comme le sujet absolu du monde vrai), et qui ait disposé autour de l’homme un monde d’apparences à travers lequel l’ordre de la vérité soit perceptible (Dieu est alors l’organisateur de toutes les finalités). On voit que là encore Dieu n’est pas donné comme objet, mais comme index ontologique de la vérité et de l’erreur, de l’imagination et de l’apparence. »[6]


3 / Le secret comme le symbole, trahissent la nature de la méthode maçonnique spirituelle.

Bible de Gutenberg, ouvrage imprimée en 1455, Latin vulgate, conservée à la New York Public Library.

Le judaïsme reconnait quatre lectures possibles de la Bible[7]. Il utilise l’acronyme « PaRDeS » pour les résumer.

Pa pour Peshat ou sens littéral, proposerait un sens historique, relatant les événements comme certains. Cette lecture est assez peu défendable aujourd’hui. Cependant, la Bible croise l’histoire et reste fondée sur une ligne historique d’ensemble probable sinon certaine. Transposé au rituel, il s’agirait de respecter à la lettre le rituel, de le jouer et de le transmettre ad integrum, comme si, à lui seul, il était la Franc-maçonnerie.

R pour Remez (allusion), et De pour Drash (allégorique) se rapprochent sans doute plus des lectures appropriées. La Bible est un ensemble de mythes au sens noble du terme. Elle nous offre des symboles, des métaphores, illustrées par des événements historiques ou pseudo historiques, amplifiés, élevés au degré de l’exemplarité. Nous sommes certains aujourd’hui que la guerre de Troie a bien eu lieu, mais aussi que ces protagonistes n’étaient ni des dieux ni des demi-dieux. Cependant nous admirons Homère à cause de la beauté de ce qu’il nous conte, mais aussi à travers les vérités qu’il nous suggère et les questions qu’il pose. Ulysse nous intéresse tant, parce qu’à travers la magie du récit, de l’œuvre d’art, il nous raconte le destin de chacun d’entre nous et nous parle. Abraham, Moise, Jacob, Salomon…, nous interpellent dans leurs grandeurs et plus encore dans leurs faiblesses. Ils sont nous comme nous sommes eux.

S pour Sod (mystique, secret), pointe la relation mystérique que nous pouvons développer au texte. Il y a là un abime incommensurable qui s’ouvre devant nous au-delà de toute analyse, de toute herméneutique. Il y a un moment ou la parole qui nous avait permis d’appréhender l’œuvre est dépassée, ou le silence s’installe, ouvre l’espace de la méditation seule. C’est sans doute le moment où l’on rejoint « L’obscurité superlumineuse »[8], la « docte ignorance »[9]. Mais les stades antérieurs : les lectures (au premier degré), les analyses et exégèses intellectuelles, avec tous les outils des connaissances sont des étapes nécessaires. Des F évoquent soit une lecture littérale suffisante à la pratique maçonnique, soit nous assurent d’une compréhension, d’une communion directe avec le sens caché du rituel. Cette dernière voie, ferait l’économie de l’étage symbolique, métaphorique, dont nous savons qu’il représente l’essence même de la démarche maçonnique. Lecture littérale du rite comme abord quasi mystique, font l’impasse sur le travail symbolique.

Le cœur de la méthode maçonnique est le symbole, qui est à discerner, à connaître, à interpréter théâtralement et intellectuellement. Il finira par résister à toute analyse, quelles que soient les herméneutiques appliquées. A ce moment indépassable, la méditation entre en jeu. Le symbole alors offre sa nature profonde à contempler, son secret, sans le révéler. La méthode symbolique, ne révèle donc rien, n’apprend rien au sens strict du terme, comme Socrate s’affirmait pédagogue qui n’apprend rien à ses élèves[10]. Elle interroge, mais méthodiquement, en proposant un cadre collectif et des outils. Il y a sinon une égalité, une identité entre symbole et secret, du moins une continuité. Le symbole contient des parties accessibles à l’entendement, identifiables et compréhensibles. Le secret est la coque infranchissable du noyau du symbole. Briser cette coque splendide, c’est la détruire pour ne constater que seule de l’eau coule entre nos mains. Le secret garantit malgré tout la nature du symbole, car un symbole que nous pourrions décrypter en totalité s’effondrerait sur lui-même pour ne plus être symbolique.

Ainsi symbole et secret sont liés définitivement. Notre travail est de démasquer par la recherche les symboles qui ne détiennent pas de part secrète. Ceux-là, qui perdent leur faculté mystérieuse ne sont plus des symboles. La démarche symbolique devient une démarche qui retranche, une démarche négative, qui écarte le subsidiaire pour se recentrer sur ce qui résiste à l’analyse, qui au-delà des lumières des connaissances, nous fait entrer dans l’univers d’une Lumière incréée, d’une Lumière ténébreuse, qui échappe à nos sens, à notre intellect, nous enveloppe. Cette démarche est la définition même de ce qu’il convient d’appeler une démarche apophatique.


Jean G. Ermeneia. Juillet 2023.

[1] Règlement Général sur la Protection des Données. [2] Condensé d'un ouvrage. [3] Michel Foucault. « le discours philosophique » chapitre 8. [182]. [4] Opinion. C’est une forme de connaissance immédiate, qui a à voir avec les sens, la conversation, sur l’agora. Elle n’est pas forcément péjorative, mais se distingue de l’épistémè, qui est la connaissance « scientifique », ou redevable de la raison. [5] En alchimie symbolique et spirituelle, poudre qui catalyse, ou commence et induit la transformation de l’impur en pur, du plomb en or, du vulgaire en subtil. [6] Michel Foucault. Discours philosophique. [215] [7] Notons que le christianisme évoque quatre lectures également : le sens littéral ou historique, trois sens spirituels (allégorique ou figuratif,tropologique ou moral et anagogique ou eschatologique). [8] Denys l’Aréopagite. Théologie mystique. [9] Nicolas de Cues. [10] Apologie de Socrate. Platon. « Socrate : je n’ai jamais promis aucun enseignement » 33b. [1] Le Livre des secrets de Jean. Nag Hammadi II, 1 ; IV, 1. Traduction Bernard BARC.

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