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Le romantisme comme quête du Centre



Philosophe, épistémologue, Georges Gusdorf naît en 1912 à Bordeaux d’un père athée d’origine juive et d’une mère protestante de nationalité allemande dont il adoptera la foi. Agrégé de philosophie en 1939, il participe à la désastreuse campagne de 1940 à l’issue de laquelle il est fait prisonnier. Refusant de prendre parti pour Vichy à la différence de nombreux internés, il est déplacé de camp en camp et multiplie les causeries philosophiques avec ses camarades de détention.


C’est sans doute dans les stalags qu’il commencera à jeter les bases intellectuelles de son œuvre immense sur les Sciences humaines et la pensée occidentale qu’il publiera entre 1966 et 1988, alors qu’il enseigne à l’université de Strasbourg et, un temps, à l’université Laval au Québec.


Georges Gusdorf


L’Homme romantique, paru en 1984, constitue l’antépénultième tome des Sciences humaines et la pensée occidentale, mais il est l’ouvrage dans lequel se dévoile sans doute le plus clairement la démarche personnelle du philosophe.


Sa présentation, de la plume de son auteur, est de nature à nous en convaincre :


« « L'univers de Newton est le vide du cœur », disait Max Scheler. L'homme des Lumières, homme d'esprit, homme de tête, promène un regard amusé sur un univers où s'affirme l'euthanasie du sens de la poésie et du sens de la vie.


« L'incertitude des temps suscite le retour des puissances refoulées. L'homme romantique doit chercher dans l'espace du dedans les assurances qui font défaut dans un monde agité par la révolution politique, la révolution industrielle, la révolution sociale. Mal du siècle : tourment d'un être dont l'identité se dérobe aux transparences de l'intellect.


« L'homme des Lumières était homme de certitude, sous le couvert de la dogmatique de l'entendement. La conscience romantique est pesante d'interrogations, d'angoisses, dont la solution et résolution renvoie à un mystère de l'être, corrélatif du mystère de Dieu. Plus lourdes que les réponses, les questions évoquent et invoquent un foyer du sens et des valeurs, un Centre eschatologique, au creux de l'inconscient, où se noue la première alliance de la chair et de l'esprit, de la conscience et du monde, de la vie et de la mort, du masculin et du féminin. Instincts, émotions, sentiments, terroir de la vérité personnelle, lestent notre existence et orientent notre destin, irréductible à la pensée claire.


« Echec de la raison : une vérité sans réalité abandonne à ses démons une réalité sans vérité. Nos contemporains, sans le connaître, se tournent aujourd'hui vers l'homme romantique, pressentant qu'il a quelque chose à leur dire, ayant vécu avant eux une expérience analogue à la leur ».



On l’aura compris, c’est en eux-mêmes que les romantiques vont chercher les réponses aux questionnements qui les assaillent dans un monde sens dessus dessous qui paraît se dérober sous leurs pieds. Le romantisme, en tant que mouvement littéraire mais aussi en tant qu’école de vie « à la limite » que conclut parfois le suicide (Kleist) ou la folie (Hölderlin), semble se caractériser par une ex-centricité de style et de comportement souvent scandaleuse aux yeux de nombre de leurs contemporains. La quête du Centre constitue pourtant l’élément fondamental de l’anthropologie romantique.


Vivre pleinement et être artiste, artiste de sa vie et artiste pour le monde, nécessite en effet de posséder en soi un Centre qui constitue la pleine expression de son humanité. Mais très tôt, avec Schlegel qui en fait la découverte, les romantiques vont s’ancrer à la pensée de Jacob Boehme et donner de la sorte à la notion de Centre une dimension supra-humaine, « à la fois cœur de Dieu et corps du monde, pressenti, jamais approché, car il demeure le mystère de la divinité ». « Frédéric Schlegel », précise Georges Gusdorf, « a évoqué cette conception de la personnalité dans son petit roman Lucinde (1799) qui, sous les apparences d’une histoire d’amour marquée de sensualité, dévoile certains arrière-plans gnostiques, ou théosophiques, de la pensée romantique ».


« Jamais approché » : si le Centre est bien le « foyer idéal » auquel aspirent les romantiques, il leur est difficile, voire impossible, de l’atteindre. La quête qu’ils poursuivent, si elle n’est pas sans objet, demeure de ce fait insatisfaite. « L’essence du romantisme évoque une théologie négative » soutient Georges Gusdorf : Dieu – le Centre – échappe à toute détermination. Et, l’homme ayant été créé à l’image de Dieu, cette théologie négative apparaît indissociable d’une anthropologie négative.


Aussi le romantisme refuse-t-il toute définition de ce qu’est l’homme et refuse-t-il d’enfermer ce dernier dans la prison des concepts, qui annonce d’autres prisons, érigées par le terrible XXème siècle… L’homme est un néant pour l'homme comme Dieu l'est pour lui, et l'homme romantique habite le Néant symbolique des nuits et des forêts qui est celui de l’indétermination.


Le chasseur dans la forêt (peinture de Caspar David Friedrich, 1814) qui figure la quête du Centre de l'homme romantique...


On pense à la formule de Rimbaud : « C’est faux de dire je pense . On devrait dire on me pense. Pardon du jeu de mot : je est un autre ». Quelques décennies plus tôt, le romantique allemand Franz von Baader opposait au cartésianisme cette formule, qui annonçait celle de Rimbaud, et que le théologien protestant Karl Barth devait reprendre à son compte : « Cogitor ergo sum » (« je suis pensé [par Dieu, l’Inconnaissable] donc je suis »).


Ainsi acculés, non à l’impuissance, mais à la conscience des limites de l’entendement humain, les romantiques ont choisi comme moyens pour s’adresser au monde la poésie et, avec Schlegel, Novalis et Franz von Baader, la collection de fragments et d’aphorismes. A la différence du savoir systématique de l’Encyclopédie propre aux Lumières, ils dévoilent de la sorte une pensée complexe, contradictoire et parfois insaisissable, qui évoque le Pèlerin chérubinique d’Angelus Silesius et l’autobiographie de Louis-Claude de Saint-Martin (que l’on ne s’étonnera pas de voir tous deux réunis en un seul volume paru en 1834 et 1849 à Berlin, selon le souhait de l’écrivaine romantique Rahel Varnhagen von Ense), qui transmet à leurs contemporains, et porte jusqu’à nous, les éléments précieux d’une Docte ignorance…



(En haut de page: Weimar 1803, peinture d'Otto Knille, 1884, qui réunit fictivement, autour de Goethe, les représentants du courant Sturm und Drang, précurseurs du romantisme allemand, et les principales figures du premier cénacle des romantiques, le Cercle d'Iena)

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