• thierrymudry

Le Franc-Maçon, un Eveillé qui se reconnaît plus de devoirs que de droits...

... ou dit autrement : tout représentant d’une véritable élite exerce une dictature sur lui-même, pas sur les autres.



L’énoncé de ce thème en ses deux parties n’est pas sans ambiguïté ni maladresse.


Qu’est-ce qu’un « Eveillé » ? Maçonniquement parlant, on pourrait dire que c’est celui qui gravit l’échelle des grades, tout en percevant et en intériorisant le sens de l’enseignement qui lui est offert à chaque grade à travers le rite, les symboles et les vertus qui lui sont propres.


Mais l’Eveil est lié justement à l’intériorisation de cet enseignement et aux modifications de notre être sur lesquelles elle devrait pouvoir déboucher.


Nous devons nous interroger ici : l’enseignement prodigué nous change-t-il ? Qu’est-ce que l’Eveil réellement ?


Dans son essai sur l’ascèse bouddhique, Julius Evola relève que « le concept central du bouddhisme – celui d’« Eveil » - possède un caractère métaphysique et non point religieux, et qu’il conduit à une différence très nette à l’égard de tout ce qui est « religion » au sens strict, dévotionnel, et surtout chrétien. Nous nous trouvons en face d’une doctrine pour laquelle la condition humaine à surmonter n’est point l’effet d’un « pêché », d’une transgression – ceci est le motif fondamental de la religion – à réparer en « se repentant », et en attendant, et en invoquant, une grâce ou une salvation gratuite. Le bouddhisme rentre dans le filon central de la métaphysique hindoue, en ce sens que, comme elle, il reconduit la condition humaine à un fait d’« ignorance », de non-savoir ; non pas à un « pêché ». Un obscurcissement ou un oubli, survenu dans l’être (ce n’est pas ici le cas d’en considérer les causes, ni les modalités) détermine la condition humaine en sa caducité et contingence. Le but est seulement de détruire cette ignorance, cet oubli, ce sommeil ou cette défaillance, pour le cas où l’on n’accepte plus l’état d’existence au sein duquel on se trouve ».





Ce raisonnement est, en grande partie, transposable à la Franc-Maçonnerie rectifiée, qui se peut définir comme une voie de réalisation spirituelle tributaire, comme l’écrit Julius Evola, d’« une conception vraiment transcendante », délaissant le dieu personnel pour s’élever, comme y incitait Maître Eckhart, vers Dieu au-delà de Dieu.


Une autre interrogation surgit ici : en quoi, concrètement, l’Eveil peut-il nous transformer, nous transfigurer, ou, plus exactement, comment peut-il se produire en nous, et nous permettre d’agir ensuite dans le monde par le don et, nous le verrons plus loin, par l’exemple ?


Qu’est-ce ensuite qu’« une véritable élite » ?


En premier lieu, le terme « élite » lui-même ne désigne a priori rien d’autre que les meilleurs dans les catégories données de l’activité humaine comme le rappelait le sociologue italien Vilfredo Pareto – les « meilleurs » escrocs, les « meilleurs » cuisiniers, les « meilleurs » footballeurs… Ce n’est évidemment pas dans cette acception-là que le terme élite doit être entendu ici.


Il doit permettre de désigner les hommes « les meilleurs », ceux qui accomplissent totalement leur humanité et ceux qui réconcilient en eux l’humain et le divin (ou le principiel).


Ce sont les « hommes de principes » au sens premier du terme.


Un nouveau détour par l’œuvre d’Evola serait sans doute utile ici aussi - par son œuvre et par cette notion qu’il décrit dans plusieurs de ses livres et de ses articles : « l’impersonnalité active » (l’équivalent du détachement selon Maître Eckhart) qu’il voit se matérialiser chez les samouraïs, tributaires de la double influence du bouddhisme zen et du shintoïsme confluant dans l’éthique guerrière du bushido, ou, plus près de nous, dans le temps, l’espace et la culture, chez les officiers prussiens du XVIIIème siècle, façonnés par le piétisme luthérien ou le calvinisme, et par le néo-stoïcisme enseigné dans les écoles militaires du royaume de Prusse.


Chez ces hommes, l’individualité s’efface au profit du principe vécu et incarné. Ce sont des figures ascétiques (mais pas abstinentes !), dont l’intérêt individuel est subordonné au service : service de l‘Empereur, du seigneur et de sa Maison, chez les samouraïs, service de l’Etat en ce qu’il représente l’universel concret hégélien, chez les officiers prussiens.


Ici se révèle la maladresse contenue dans l’expression « une véritable élite » : l’élite au sens où nous l’entendons n’en est plus une dès qu’elle se définit comme telle. Il ne peut y avoir d’élite auto-proclamée. L’élite ne vaut et n’existe que par l’exemple qu’elle donne et les sacrifices qu’elle consent.


C’est en cela que ses membres sont les dictateurs d’eux-mêmes, et c’est par l’exemple, et leur rayonnement, qu’ils affirment d’abord leur présence souveraine, pas par la violence ou la contrainte (même si l'usage de la force armée ne leur est pas étranger).


Cette conception (qu’on pourrait dire platonicienne) de l’élite est sans rapport avec celle qu’ont développé les partis totalitaires et leurs « leaders » que le terrifiant XXème siècle a vu surgir un peu partout, ces démiurges qui ont voulu changer l’humanité ou faire son bonheur par les méthodes de la terreur de masse et/ou de l’ingéniérie sociale.


En revanche, elle rejoint la conception de la noblesse d’âme qu’avaient célébré tant Maître Eckhart que sa contemporaine la béguine Marguerite Porete dans son « Miroir des âmes simples et anéanties » : l’homme noble est celui qui reconnaît et assume sa filiation divine, et qui ayant pris conscience de cette filiation accomplit en ce monde où il vit les desseins de Dieu en le servant. Il est, de la sorte, un « Eveillé ».



Marguerite Porete, morte sur le bûcher le 1er juin 1310


La noblesse est indissociable de l’humilité, indissociable aussi du service.


Ainsi nous apparaît tout à la fois noble et humble la figure de la laborieuse Marthe dans l’Evangile de Luc que l’interprétation traditionnelle décrit comme inférieure à sa sœur Marie, la contemplative.


Qu’on se rappelle ce passage des Ecritures (Luc 10: 38-42)


« Comme Jésus était en chemin avec ses disciples, il entra dans un village, et une femme, nommé Marthe, le reçut dans sa maison.

« Elle avait une sœur, nommée Marie, qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.

« Marthe, occupée à divers soins domestiques, survint et dit : Seigneur, cela ne te fait-il rien que ma sœur me laisse seule pour servir ? Dis-lui donc de m’aider.

« Le seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses.

« Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée ».


Maître Eckhart, dans son sermon 86, va renverser la hiérarchie que les exégètes ont, au cours des siècles, habituellement et paresseusement déduite de ces versets en plaçant la vie contemplative au sommet de la spiritualité (chrétienne).


Que nous dit Maître Eckhart ?


Il nous dit de Marthe qu’elle était « accomplie » et que, c’était pour cette raison qu’elle ne souhaitait pas que Marie s’abandonne à la contemplation. Marie n’a souci que de son propre ravissement, lors même que Marthe n’a souci que de servir le Christ et ses hôtes.


Selon les propres mots du Maître : « Marthe se tenait dans une vertu souveraine fort affermie et dans une tournure d’esprit libre, sans entrave de choses quelconques. C’est pourquoi elle désirait que sa sœur fût mise dans la même situation car elle voyait qu’elle ne tenait pas de manière conforme à l’essentiel. C’était un fond souverain qui lui faisait désirer qu’elle se tienne en tout ce qui relève de l’éternelle béatitude. C’est pourquoi Christ dit : « Une chose est nécessaire » Quelle est-elle? C’est le Un, c’est Dieu; (…) Marthe redoutait que sa sœur ne demeurât fixée dans l’allégresse et dans la suavité et désirait qu’elle devienne comme elle. C’est pourquoi Christ dit, comme s’il disait : sois rassurée, Marthe, “elle a choisi la meilleure part” ; cela doit lui passer. L’ultime qui puisse advenir à la créature, cela doit lui advenir : elle doit devenir bienheureuse comme toi. (…) Marthe était tellement ramenée à l’essentiel que ce qu’elle entreprenait ne l’entravait pas ; œuvre et entreprise la menaient vers la béatitude éternelle ».



Marthe de Béthanie


Car le « détachement », « abgeschiedenheit », vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des choses éphémères de ce monde que prône Maître Eckhart (dont nous pouvons percevoir l’écho dans notre maxime « sic transit gloria mundi »), ce détachement donc n’est pas réalisable dans la seule contemplation et ne peut se concevoir sans l’engagement dans le monde.


Ainsi s’éclaire la parenté entre Marthe de Béthanie, le samouraï et l’officier prussien qui professent le même détachement dans un même engagement.


On pense à Yocho Yamamoto qui, au XVIIIème siècle, codifia en quelque sorte dans le Hagakuré les principes de vie et d’action des samouraïs et à qui l’on doit cette devise, reflet de la mentalité de son corps : « entre la vie et la mort, choisis la mort sans hésiter ». On pense aussi à la devise des officiers prussiens : « Treue im Dienst », fidélité (jusqu’à la mort) dans le service de Dieu et de l’Etat.


Mais en quoi et pourquoi « détachement » et « engagement » peuvent-ils non seulement se concilier mais apparaître indissolublement liés.


Dans le verset 42 de l’Evangile de Luc, le Christ dit à Marthe, qui l’interpelle : « une chose est nécessaire ». Quelle est cette chose à laquelle Notre Seigneur fait allusion et qu’il ne précise pas parce qu’il sait bien que Marthe la connaît intimement ? Cette chose, explique Maître Eckhart à son auditoire : « c’est le Un, c’est Dieu ».


Celui ou celle qui s’est détaché(e) de soi pour « devenir Dieu dans l’amour » (Sermon 5a) participe alors à l’œuvre de création, non plus en tant que créature, mais en tant qu’il/qu’elle est Dieu.





Comme l’écrit Eric Mangin dans la Revue des sciences religieuses, « la figure de Marthe montre que l'homme peut, ici et maintenant, être uni à Dieu et se situer dans l'éternité. ». « Pourtant », poursuit cet auteur, « cet état de perfection ne signifie pas une indifférence à l'égard des choses extérieures et temporelles ». « Marthe agit parfaitement à l'extérieur parce qu'elle est détachée intérieurement ».


L’homme (la femme) ainsi déifié(e) ne poursuit pas dans l’action sa propre satisfaction, et n’y cherche pas son salut personnel (le salut par les oeuvres).


Dans son sermon 29, Maître Eckhart énonce que « l'homme qui s'est laissé lui-même, ainsi que toutes choses, qui ne cherche en quoi que ce soit son bien propre, qui accomplit toutes ses oeuvres sans pourquoi et par amour, un tel homme est totalement mort au monde et vit en Dieu et Dieu en lui ».


Le fondement de son action sera donc la gratuité, la même gratuité que celle qui inspire le Père dans la grâce qu’il délivre.


Voilà pourquoi le Franc-Maçon rectifié, engagé sur la voie de cette réalisation spirituelle, se reconnaît déjà plus de devoirs que de droits sur les autres hommes, voici pourquoi il tend à délaisser son bien propre pour faire une place (pour laisser toute la place s’il va au bout du chemin) à la Déité de Dieu. Cette voie est la voie du sacrifice, de l’ascèse et de la libération, qui s’offre au Cherchant, au Persévérant et au Souffrant.

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