La parole circule … mais différemment de part et d’autre de la Manche !!
- ITER
- il y a 1 jour
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Notre Bien-aimé Frère M. B., nous gratifie à nouveau d’un texte qui éclaire un aspect, finalement peu connu, et pas toujours respecté dans les formes prescrites : la circulation de la parole et le rôle des trois principaux officiers de la Loge dans ladite circulation, dont il explique en outre le sens de leur disposition dans la Loge. Il écrit :
En Loge maçonnique, l’expression verbale est une particularité bien définie. D’une part il y a la parole qui est déjà écrite et qui est transmise par la lecture ou le par-cœur : ce sont les mots du rituel, immuables (enfin, normalement !) que nous ont légués nos prédécesseurs, nos ancêtres Maçons. Ils sont codifiés et revêtent un sens profond dont nous devons nous imprégner.
Ensuite, il y a les « interventions » des Frères de la Loge ou des visiteurs qui, si elles sont libres, ne le sont que dans le cadre de la bienséance et du respect mutuel et seulement pour apporter un « plus » à la Tenue. Donc finalement, il n’y a pas une vraie « liberté » de parole. Mais au-delà de tout cela, la Loge maçonnique est un espace social, où l’emploi de la parole relève d’un code et aussi d’un symbolisme. Ce sens de la parole juste fait partie, par la rhétorique, des sept arts libéraux chère à la Grèce Antique.

Aristote, un des pères de la rhétorique.
Dans une Loge, tout a un sens, de la place des objets en passant par la gestuelle et le mouvement jusqu’à la parole, tout est porteur d’un sens profond. Lors d’un office religieux, quelle que soit la religion, on retrouve la parole au travers de textes religieux, accompagnée d’une certaine gestuelle propre à cette même religion. Même si les propos de l’officiant sont parfois entrecoupés d’interventions ponctuelles de croyants ou de diacres, il n’y a qu’en Maçonnerie, où la circulation de cette parole est autant régulée et participative au travers du groupe des Officiers de la Loge, codifiée jusqu’au sens (en termes de géographie) de circulation des mots.
Mais il y a quelques différences suivant les rites pratiqués.
Si la Maçonnerie dite « continentale » adopte une forme de triangulation très visible et identifiable dans l’échange entre Officiers, ce n’est pas tout à fait le cas dans la Maçonnerie dite « anglo-saxonne » où la forme même du triangle est moins lisible ou visible à cause probablement de la disposition des « Temples[1] » et donc légèrement « écrasé » dans l’espace.
La Maçonnerie continentale, dans son schéma triangulaire fait intervenir les Surveillants pour relayer la parole du Vénérable-Maitre à l’adresse des Frères, et vice versa. Dans la Maçonnerie anglo-saxonne, il n’y a pas de « relais » mais un échange direct entre le Vénérable-Maître et le Frère demandant la parole. Mais dans les deux cas, personne ne PREND la parole, celle-ci est donnée suivant le bon vouloir du Maître de la Loge qui est l’interlocuteur.
Dans les rites continentaux, ce sont donc les Surveillants qui informent le Vénérable-Maître qu’un Frère de sa colonne demande à parler, le Surveillant véhiculant l’accord (ou non) de donner la parole à l’intéressé. A l’inverse, au Rite Standard d’Écosse, par exemple, le Frère désirant intervenir, se lève au signe de Fidélité et attend patiemment que le Vénérable-Maître décide de le laisser s’exprimer. Dans tous les cas, aucun participant ne peut s’adresser directement à un autre Frère, afin d’éviter toute communication interpersonnelle, telle qu’en milieu profane. Ceci permet de dépassionner les propos, de temporiser et d’ajouter un temps de réflexion à la prise de parole.
Dans tous les cas, que ce soient les Surveillants ou le Vénérable-Maître, il s’agit de médiateurs dont l’étymologie vient de « mediare », être au milieu, le Milieu, la voie de la Sagesse.
Ce moyen de transmission n’est pas une censure, mais bien au contraire un moyen efficace d’éloigner les passions, de créer du liant, de la pondération et de rassembler autour d’une même convivialité et d’une même fraternité. Dans nos sociétés modernes, l’échange verbal se fait à brûle-pourpoint, dans l’instant, l’immédiateté et la spontanéité, et donc correspond à l’émotion de l’instant, quelle qu’elle soit, la parole devenant le vecteur de cette émotion et non d’une réflexion. Cette spontanéité, vue souvent comme une qualité dans le monde profane, est bloquée et fait place à une maturation de la réflexion pour s’exprimer. Tout cela semble difficile, frustrant, contre-intuitif humainement parlant et demande à certains et pour beaucoup, un apprentissage d’une certaine discipline verbale et gestuelle.

Une Loge au XVIIIème siècle
En effet, prendre la parole n’est pas chose forcément aisée pour tous. En certains lieux, on peut voir des Frères frapper dans les mains pour demander la parole. Ce procédé me semble discourtois, bruyant comme une volonté de dire : « Hé, je suis là !! ». Pourquoi ne pas siffler aussi ? Cela me semble une dérive type libertaire qui aurait sûrement était très mal vue dans les Loges de nos ancêtres opératifs à l’adresse du « patron » de ladite Loge ! La prise de parole ne se fait pas non plus assis au fond de son fauteuil. Non elle se fait debout dans la rectitude, pieds en équerre, soit à l’Ordre, soit au signe de Fidélité, dans une position « contrainte » qui réclame une attention et une concentration évidentes obligeant l’intervenant à se concentrer non sur ses mouvements mais sur ses propos. En outre ces postures de mise à l’ordre ne se font qu’à l’ouverture des travaux, en entrant dans le sacré, et donc par le geste, mais aussi, après, par la parole. Il est donc temps de concevoir, de faire et d’orner. Nous allons entrer dans quelque chose d’ordonné, d’organisé, de structuré, où chaque parole, chaque geste prend toute sa valeur au travers d’une discipline consentie et normalement d’une grande rigueur.
Place du Vénérable-Maître et des Surveillants suivant les rites.

Dans les rites continentaux, donc, l’échange est triangulaire par l’intermédiaire des Surveillants, chacun « responsable » de sa colonne, et propose des vertus de temporisation qui indique aussi aux intervenants où est leur place. Il a probablement une valeur symbolique autour du sens du chiffre « trois ». Au Rite Standard d’Écosse, voire ailleurs Outre-Manche, seul le Vénérable-Maître, l’ancien « Maitre de la Loge » chez les anciens Écossais, est garant de cette unité, de cette harmonie et dirige la circulation de la parole. D’ailleurs lors de la prise de parole, on ne s’adresse qu’au Vénérable-Maitre et à lui seul et non pas « …et à vous tous mes FF, en vos rangs……… ».
Cette triangulation, dont nous avons parlé, est spécifique des Rites continentaux, tous issus des Modernes, quand la plupart du rituel RSE[2] est issu des Ancients. Ceci est matérialisé par la place des Surveillants en Loge, montrant un triangle dont le sommet est le Vénérable-Maître à l’Orient et les deux Surveillants à l’Occident. Au Rite Standard d’Écosse ou au Rite style Emulation, la place des Surveillants matérialise la position du Soleil et les horaires de travail des Frères ; donc il y a une forme triangulaire, moins évidente, mais qui ne sert pas de circuit, et le Vénérable-Maître « éclaire » en tout temps dans sa Loge, c’est la référence ultime, un héritage de la Maçonnerie opérative. On retrouve cette place prépondérante du Vénérable-Maître lors de sa cérémonie d’installation, bien spécifique des rites anglo-saxons.
De plus, il n’y a pas de « rebond » de la parole entre les Surveillants et le Vénérable-Maître au Rite Standard d’Écosse ou à Emulation. C’est le Vénérable-Maître qui interroge directement les Officiers sur leur position et leur rôle dans la Loge, et qui s’assure que tout est en place. Cette influence est bien opérative, un seul dirigeait vraiment le chantier. Les Loges nées sur le continent étaient purement spéculatives et la notion de chantier dirigé par un Maitre n’existait pas de facto.
Un autre aspect de cette parole « maitrisée » est le par-cœur dans les Rites anglo-saxons. Certes les mots contenus dans les rituels ont bien été lus et appris sur de l’écrit, mais lors de la Tenue, la présence d’un rituel écrit devrait être « déplacé » et non approprié. Nous ne sommes plus au Moyen Âge ou à la Renaissance, et l’exigence du non-écrit, non-gravé, était indispensable au maintien du Secret des constructeurs, mais nous pouvons retrouver cette nécessité du par-cœur dans le cadre d’une puissance initiatique. Plus le Maçon comprend le rituel, plus il en découvre le sens et les subtilités, plus il s’initie. Ces mots du rituel qui, probablement à l’époque, servaient de mode d’emploi à l’utilisation d’outils pour l’apprenti et le compagnon opératifs, utilisation dont ils devaient s’imprégner, se sont transformés en Maçonnerie spéculative, en symbolisme par le biais de l’allégorie pour un travail sur soi et non plus sur la pierre. C’est pour toutes ces raisons qu’il n’y a pas de « planches » en Maçonnerie anglo-saxonne (parfois des instructions), le Maçon écossais ou anglais s’appropriant les rituels par un travail de mémoire.
En Maçonnerie anglo-saxonne, la disposition même des trois principaux Officiants, nous explique que nous sommes bien au cœur du travail sur le chantier de la construction, héritage opératif, confirmé par les horaires du labeur du lever au coucher du Soleil, donc de l’Est à l’Ouest, en passant par le repos à Midi, au Sud. Les origines de cette géographie de la Loge sont médiévales et Renaissance, ceci restant inchangé jusqu’à nos jours. Il n’y avait pas de « discussions » en Loge, le cœur d’une Tenue étant encore et toujours LA cérémonie d’initiation ou de passage voire d’élévation plus tardivement.
La Maçonnerie continentale, d’origine plutôt Moderns, est apparue au tout début du Siècle des Lumières, période débutant après la mort de Louis XIV en 1715 et se terminant à la Révolution. D’ailleurs avant de s’appeler Français, ce Rite était appelé « Moderne ».
On est loin d’une « transmission » opérativo-spéculative[3] telle qu’en Grande Bretagne, mais plutôt dans une transmission spéculative pure. Si nous pouvions nous permettre une image, non péjorative, nous sommes davantage dans le cadre d’une réunion de chantier que sur le chantier lui-même à l’œuvre. Même si le cœur des Tenues devrait être et toujours être LA cérémonie, l’aspect réflexif et discursif s’imprègne d’autant du Siècle des Lumières au travers de ce que les « planches » deviendront une sorte de marque de fabrique. À noter que l’apparition de « planches » est une notion assez tardive en Maçonnerie, en Loge ouverte, en principe … à la seule Gloire du Grand Architecte de l‘Univers, et non à celle du « plancheur ».
Enfin lors d’une cérémonie écossaise par exemple, la parole devient « directe » lors des exhortations entre les Frères de la Loge et l’impétrant, le Frère chargé de l’exhortation en question étant debout face à l’Apprenti, au Compagnon ou au futur Maitre. La parole circule bien, mais si c’est toujours le Vénérable-Maître qui dirige les travaux et illumine la Loge, la transmission du « savoir » se fait aussi par tous les Frères qui eux-mêmes avaient reçu avant de donner.
Comme nous venons de le voir, la gestuelle et la parole maitrisées, incitent, dans la vie quotidienne à l’amélioration de soi, sous forme d’une discipline, d’une meilleure maitrise de soi, à l’apprentissage d’un meilleur savoir-être et d’un meilleur savoir-faire.
M.B., V.M. de la L.N.I. du RSE.
[1] Au Rite Standard d’Écosse, par exemple, il n’est jamais question de Temple mais de Loge.
[2] RSE : Rite Standard d’Écosse
[3] Même si d’un historien à l’autre en maçonnologie, tout le monde n’est pas forcément d’accord.
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