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Cahier Bleu n° 30. L’esprit de la Maçonnerie traditionnelle.


Peut-on parler d’un esprit de la Maçonnerie ? Il y a tant de rites cérémoniels et tant de divergences de conception des formes et même du fond de la Maçonnerie que cette question pourrait paraître oiseuse. De plus les structures qui hébergent les Loges, les Loges elles-mêmes de plus en plus indépendantes de toute structure, le mode d’exécution des rituels, les tissus d’ésotérisme, d’atmosphère et de spiritualité, présentent une variété foisonnante.

La solennité anglaise, la convivialité écossaise (d’Écosse), la théâtralité américaine, le goût de la présentation individuelle française (et latine) de « travaux » personnels, pour ne parler que des pratiques les plus répandues, donnent à penser qu’il n’y a pas une Maçonnerie mais des Maçonneries qui ne se ressemblent pas, voire qui n’auraient rien en commun. Nul ne peut nier cette évidence, qui, à commencer simplement par l’agencement de la Loge, se prolonge sur le sens même de la raison d’être de la Maçonnerie.

Nous nous bornerons dans ce Cahier Bleu à souligner les traits communs de la « Maçonnerie traditionnelle » que pratique la Grande Loge Indépendante de France pour garder l’esprit de la tradition.

Le foyer de l’esprit maçonnique est la « Tenue » ou, pour reprendre le terme anglo-saxon, bien plus simple, la « réunion » (« meeting »). C’est donc sous cet angle que nous poserons la réflexion.


a. Le fondement ésotérique.

Il n’y a pas de Maçonnerie traditionnelle sans ésotérisme. Le but de toute assemblée maçonnique rituelle est de transmettre l’ésotérisme du Métier de Maçon. La transmission se fait au moyen d’un forme cérémonielle. La fonction de la cérémonie, dans tous les rites, est de créer un espace et un temps sacralisés. Que signifie ce dernier mot ? Que l’assemblée, à la manière des sociétés antiques à mystères, crée par l’invocation de la Divinité, une sorte de « bulle » protectrice contre des influences de l’extérieur (« du monde profane »). Par les moyens rituels, elle confère à l’assemblée la possibilité d’un détachement, d’un « lâcher prise », sans lequel aucun message d’élévation de l’esprit ne peut se diffuser chez les Frères et donc produire en eux les bienfaits de l’initiation. L’émotion intérieure ressentie par chacun, selon ses dispositions intimes, est au prix de la qualité de l’ésotérisme diffusé et … s’il est compris.


b. L’atmosphère de spiritualité.

La Tenue est en quelque sorte une rencontre entre le Grand Architecte de l’Univers et des êtres « cherchants » qui se réunissent en Sa présence. Elle est invoquée par le Vénérable-Maître, avec plus ou moins de développement selon les rites, à l’ouverture des Travaux, comme elle l’était autrefois par le chef de chantier pour commencer le travail de la journée. L’assemblée, toujours par la voix de son chef, lui exprime sa gratitude et ses vœux, à la clôture du travail de la journée ou de la Tenue. Sans l’installation de ce tissu spirituel, aucune assemblée maçonnique ne peut être mise au bénéfice de l’influence initiatique ; elle devient une simple réunion entre amis.

C’est pourquoi, il n’est pas recommandé de faire appel systématiquement au rituel « de cérémonie » quand il n’y a pas de … cérémonie.

Pour une réunion d’instruction, de comité, de délibération ou de conférence, ce serait quelque peu blasphémer le Nom du Grand Architecte de l’Univers de l’inviter à nous écouter débattre des affaires de la Loge ou à apprécier la qualité littéraire, académique ou intellectuelle d’exposés préparés par des Frères. Le tissu spirituel est par nature bien fragile. C’est pourquoi il ne doit pas être galvaudé ; les rituels de cérémonie ne doivent pas être utilisés pour n’importe quelle réunion hors réceptions. Une courte invocation sur la Bible fermée peut suffire dans ces cas à créer l’atmosphère spirituelle protectrice contre toute dérive « débattoire » dont nous sommes si friands sous nos latitudes. De plus, des affaires administratives ou des « affaires diverses » sont à traiter avant l’ouverture rituelle de la Loge, précisément pour ne pas déchirer le tissu spirituel, une fois installé.


c. Le caractère communiel.

Il ne peut y avoir d’esprit de Franc-maçonnerie traditionnelle sans esprit de fraternité. Elle est un sentiment profond, solide, durable. Car les Frères ne sont pas entre eux de « bons gros copains, » ou de « simples connaissances de Loge ».

La Franc-maçonnerie, dès son origine, s’est donnée un but social. Il est destiné à rassembler des personnes, pourvu qu’elles soient d’honneur et de probité, laissant à chacun ses opinions particulières, quelles que soient les dénominations ou croyances qui puissent les distinguer (Constitutions d’Anderson de 1723, article 1). La Loge est donc, par définition, une société hétérogène. La difficulté pour « faire Loge » est donc double : 1) rassembler des individualités différentes, appelées à se respecter (principe d’égalité en Loge), à s’écouter (les instructions les causeries initiatiques) et à faire œuvre commune (la cérémonie est un « produit », une réalisation collective) 2) permettre de faire en sorte que chacun vive, en toute liberté, les lumières spirituelles apportées par le rite, individuellement mais en commun (fusion sans confusion).

C’est pour une expérience commune, certes subjective, que la Franc-maçonnerie a fixé ses symboles matériels ou immatériels, dotés d’un langage commun et de valeurs spirituelles à décoder par chacun. Et pour que l’esprit initiatique de la Maçonnerie traditionnelle se diffuse, il est nécessaire que dans la Tenue cérémonielle, le partenaire du Grand Architecte de l’Univers ne soit pas le Maçon individuel, ni des Maçons indépendants les uns des autres, mais que ce soit la communauté maçonnique de la Loge dans son ensemble. C’est sous cette seule condition que la Loge passe de communauté conviviale à communion spirituelle. L’ensemble des Frères se sentent alors illuminés par le bienfait de l’initiation, et tirés vers l’élévation de leur être. Cette assemblée devient ainsi un groupement dans lequel chaque Maçon trouve hors de lui ce qui est latent en lui, et qui dépasserait ses propres ressources et possibilités spirituelles.

Pour passer du communautaire au communiel, il faut impérativement admettre « ces différences d’opinion, de dénomination religieuse et de croyances diverses entre des personnes qui, sans leur réunion en Loge, seraient restées à perpétuelle distance les unes des autres. » (D’après l’article premier des Constitutions d’Anderson de 1723). Sans l’esprit commun que la spiritualité de la Maçonnerie traditionnelle diffuse entre des Maçons aux différences sociales, intellectuelles et culturelles parfois importantes, la Maçonnerie ne pourrait « devenir le centre de l’Union ni assurer une fidèle amitié entre eux. » Les ravages des égos, la course aux places dans la loge et dans l’organisation faîtière, les querelles, souvent pour des sujets fort futiles, viendraient détourner la raison d’être de la Maçonnerie traditionnelle, la confiner dans une sorte de groupement profane communautaire aux allures extérieures de Maçonnerie, et stériliser la montée initiatique de l’esprit communiel.

Cet esprit communiel s’établit selon un triple processus : d’abord par l’abandon à l’entrée de la Loge de ses soucis du quotidien, puis dans la concentration au rituel d’ouverture qui prépare les âmes et les corps à la réception de l’esprit porteur de puissance initiatique, enfin par l’efficace du rituel de la cérémonie du grade, qui fait passer l’esprit d’initiation de la puissance à l’acte, et permet le passage de société communautaire à la spiritualité communielle.

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Dans les rites de la Maçonnerie traditionnelle, quelles que soient la structure et la distribution du « matériel » ésotérique, massif dès le grade d’apprenti dans un Rite, plus progressif dans un autre, leur esprit est commun. Et aussi leur but initiatique. Et c’est souvent la méconnaissance de ce but qui conduit quelquefois les Frères à entrer en Maçonnerie sans réflexion et à en sortir avec précipitation, en particulier dès qu’ils ont été reçus au grade de Maître. À cela deux raisons possibles :

– La première est que la progression apparaît, faute d’explication suffisante, comme une sorte d’échelle administrative, fin en soi, que chacun aurait le droit de monter « à l’ancienneté », sans réellement de travail, ni de préparation valable aux offices ;

– La seconde est que, sous l’emprise mal comprise de l’usage britannique de celer l’existence de hauts grades aux Frères des Loges symboliques, la perspective spirituelle globale de chaque Rite, qui la complète et l’achève dans ces hauts grades, n’est pas donnée à connaître. Souvent même elle est réservée à un petit nombre de Frères pour des motifs parfois discutables. Or tous les ritesde la Maçonnerie traditionnelle se sont constitués, dès l’origine, en systèmes, dont les grades symboliques ne sont qu’un commencement et non une fin.

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Nous n’entrerons pas dans le caractère spécifique des rites maçonniques de la Grande Loge Indépendante de France, laissant aux Loges le soin de le faire connaître dans leurs séances d’instruction. Terminons seulement en soulignant leur unité organique.

Tous les rites ont, chacun dans les formes spécifiques qui le caractérise, la vocation de proposer une triple initiation : une initiation de Métier, prophétique (la construction du Temple Intérieur sur le modèle de la prophétie de la reconstruction du Temple de Jérusalem), une initiation royale ou chevaleresque,selon les appellations des rites, et une initiation sacerdotale, qui n’est pas une ordination sacerdotale, ces trois initiations étant naturellement purement symboliques et reliées à des sources spirituelles et historiques. Elles permettent à ceux qui les reçoivent de retrouver, certes virtuellement, les trois puissances spirituelles, originelles de l’être.

Ainsi la comparaison entre rites, manie si répandue parmi les Frères, souvent pour exalter la valeur de leur propre rite, ne se justifie nullement sur le fond. En revanche, ce qui s’impose pour rester dans l’esprit de la Maçonnerie et pour donner légitimement aux Frères le désir et la capacité d’avancer jusqu’au bout le long du processus spirituel (car il existe dans chaque rite !), c’est de les informer de la finalité globale, complète, progressive de la Lumière initiatique qu’anime l’esprit de la Maçonnerie traditionnelle pratiquée par la Grande Loge Indépendante de France, et cela, dans tous ses rites et systèmes.

Si l’écorce est différente par rites, le noyau en est le même. Pour recevoir l’infusion de l’esprit, le tout est de parvenir au noyau et non de rester collé à l’écorce !

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