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Illuminisme, Franc-Maçonnerie et Sainte-Alliance




Le 26 septembre 1815, sous la houlette du tsar Alexandre Ier, les principaux vainqueurs de Napoléon, le roi de Prusse, l’empereur d’Autriche et le tsar lui-même conclurent à Paris le traité de la Sainte-Alliance.


Ce dernier était destiné à garantir une paix durable en Europe, après 23 ans de guerres presque ininterrompues depuis le déclenchement des hostilités contre l’Autriche à l’initiative de la Convention girondine le 20 avril 1792. Pour autant, il n’était pas dirigé contre la France puisque celle-ci, avec Louis XVIII, y adhéra dès novembre 1815 et en devint le quatrième signataire.


Au-delà de sa dimension diplomatique, la Sainte-Alliance présentait une dimension religieuse, ou, pour mieux dire, politico-religieuse : elle unissait des monarques de confession orthodoxe, protestante et catholique romaine se plaçant ensemble sous l’égide de « la Très Sainte et Indivisible Trinité » et se donnant le nom de frères. L’article 1er du traité en résumait ainsi l’esprit : « Conformément aux paroles des Saintes Ecritures, qui ordonnent à tous les hommes de se regarder comme frères les trois Monarques contractants demeureront unis par les liens d'une fraternité véritable et indissoluble, et se considérant comme compatriotes, ils se prêteront en toute occasion et en tout lieu assistance, aide et secours; se regardant envers leurs sujets et armées comme pères de famille ils les dirigeront dans le même esprit de fraternité dont ils sont animés, pour protéger la religion, la paix et la justice. »


Alexandre Ier, éduqué par Frédéric-César de La Harpe, un Franc-Maçon vaudois aux convictions républicaines, s’était affirmé au début de son règne comme l’héritier des Lumières et montra son hostilité tant vis-à-vis du despotisme de Napoléon que de la monarchie absolue. En 1804, il avait formulé dans des Instructions secrètes adressées à son représentant à Londres un véritable projet de ligue européenne qu’il entendait soumettre au gouvernement britannique, fondé tout à a fois sur le respect du droit des gens et sur celui du droit des peuples comme en témoignait son intention de promouvoir une fédération des Etats allemands et une fédération des Etats italiens (Alexandre nourrissait également le dessein de restaurer le royaume de Pologne dans ses frontières historiques). Mais les Britanniques ne s’y montrèrent guère favorables, et le projet fut donc temporairement abandonné.


La campagne de Russie, qui avait plongé Alexandre dans le désarroi, sera à l’origine d’une véritable conversion religieuse que conforteront les victoires successives remportées par ses armées. Cette conversion fut favorisée par son entourage maçonnique, et la rencontre avec la baronne de Krüdener devait le conforter dans ses convictions nouvelles. Germano-Balte de confession orthodoxe, flanquée d’un aumônier calviniste de nationalité helvétique, le pasteur Empaytaz, la baronne de Krüdener prônait l’adhésion de l’Europe et de ses monarques à un christianisme indifférent aux appartenances confessionnelles. Très proche du tsar dans les premiers mois de 1815, elle travailla certainement avec celui-ci à la rédaction du texte du traité. Mais d’autres personnalités, au demeurant familières du cercle de Madame de Krüdener, jouèrent, plus encore que la Germano-Balte, un rôle considérable dans le développement de la pensée politico-religieuse du tsar. Parmi ces personnalités, toutes d’obédience maçonnique ou martiniste, on doit citer certains proches du tsar et quelques personnalités étrangères, en particulier le Bavarois Franz von Baader, qu’Alexandre fréquenta et dont il lut les écrits.


Alexandre 1er



La Franc-Maçonnerie , la noblesse russe et les tsars


Dans les dernières décennies du XVIIIème siècle, une partie importante de la noblesse russe, parmi ses membres les plus éminents, avaient été reçus Francs-Maçons. Déjà, un demi-siècle plus tôt, la Maçonnerie avait pris pied dans les milieux proches du tsar Pierre le Grand (lui-même initié lors de son voyage en Occident en 1698) du fait de l’influence jacobite qui s’y exerçait.


Plusieurs loges virent le jour dans les années 1770-1780 en Russie. Parmi elles figuraient la Grande Loge Nationale de rite suédois dirigée par le prince Gagarine et les loges de Moscou de rite écossais rectifié dont la principale figure était le Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte Nicolas Novikov. L’activité des loges, d’abord tolérée par l’impératrice Catherine II, se heurta ensuite à son hostilité. En 1792, Novikov fut arrêté et condamné à 15 ans d’emprisonnement tandis que plusieurs de ses Frères étaient exilés. Catherine ne reprochait pas aux Maçons russes d’éventuelles collusions avec la Révolution française (reproche qui leur était adressé dans d’autres contrées) mais leurs liens étroits avec la Suède et la Prusse, puissances dont les intérêts contredisaient alors ceux de la Russie, et la dénonciation à peine voilée à laquelle ils se livraient de son immoralité.


Le tsar Paul Ier, son fils, qui lui succéda à sa mort en 1796 et dont les familiers peuplaient les colonnes et l’Orient des loges russes, procéda rapidement à la réhabilitation de la Franc-Maçonnerie. L’influence maçonnique devait peser considérablement sur sa vision du pouvoir impérial conjuguant dimension temporelle et dimension spirituelle. Cette vision s’inspirait des écrits du C.B.C.S. Novikov qui, s’appuyant sur l’Epitre de saint Paul aux Colossiens, décrivait le souverain idéal, le « vrai tsar » ou le « saint tsar » comme la moderne incarnation de Melchisedech. « Lorsque le Christ aura fondé et établi sur la terre son royaume d'amour, c'est à ses «saints tsars » qu'il confiera l'administration extérieure, la direction suprême de son Eglise et de son Royaume. Cela seul peut maintenir l'ordre et servir à l'œuvre de Jésus-Christ, œuvre de régénération par le règne éternel de l'amour sur la terre comme dans le ciel; c'est cet « amour » dont le règne est éternel qui confère au tsar le titre de «saint». Par conséquent, le saint tsar est le subordonné immédiat du Christ, pour ainsi dire le Vicaire du Christ sur la terre. « Et tous les souverains croyants de tout l'univers (…) uniront leurs forces pour préparer et établir sur la terre le Royaume de Jésus-Christ et de son Amour divin et spirituel. » » (G. Vernadskij, « Le césarévitch Paul et les francs-maçons de Moscou », in Revue des études slaves, tome 3, fascicule 3-4, 1923)


A certains égards, on peut percevoir dans la Sainte-Alliance d’Alexandre Ier l’écho de la doctrine maçonnique de son père, Paul Ier, malgré les préventions qu’il nourrissait à l’égard de ce dernier.


L’assassinat de Paul Ier en 1801 ne mit pas fin à l’influence des cercles maçonniques au sommet de l’Etat russe. Parmi les proches d’Alexandre Ier, qu’il avait promus à de hautes fonctions, son ami d’enfance le prince Alexandre Galitsine et Rodion Kochelev, tous deux en relation étroite avec Louis Claude de Saint-Martin, instruisirent le tsar sur la pensée de Jacob Boehme et de Saint-Martin (Francis Ley, Alexandre Ier et sa Sainte-Alliance, Paris, Librairie Fischbacher, 1975).


Le Savoisien Joseph de Maistre, ambassadeur du roi de Sardaigne à Saint-Petersbourg et proche d’Alexandre Ier, qu’il ne manquera pas de conseiller à diverses reprises, décrira précisément les influences qui ont conduit à la naissance du traité de la Sainte-Alliance. Dans une dépêche en date du 2 février 1816 adressée à son ministre des affaires étrangères, il pointera l’inspiration illuministe de cet étrange traité.


Le témoignage de Joseph de Maistre est décisif sur ce point, mais on relèvera que de Maistre, reçu bien des années plus tôt Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte et un temps Frère assidu de la loge du rite écossais rectifié où officiait l’ambassadeur de Suède à Saint-Petersbourg, n’était pas hostile au courant dont il dépeint l’influence, même s’il avait pris quelque distance vis-à-vis de lui et s'était rallié à l’ultramontanisme et à un confessionnalisme catholique romain peu du goût du RER.


Le témoignage de Joseph de Maistre (dépêche du 2 février 1816)



« Votre Excellence a beaucoup ouï parler d’illuminés, mais qu'elle prenne bien garde qu'il n 'y a pas de mot dont on abuse davantage; on s'est accoutumé à ranger sous ce mot tous les gens qui professent des doctrines secrètes, de sorte qu'on était venu à donner le même nom aux disciples de Weisshaupt en Bavière , qui avaient pour but l'extinction générale du christianisme et de la monarchie, et aux disciples de Saint -Martin , qui sont des chrétiens exaltés.


« Pour fixer ses idées, il suffit que Votre Excellence sache qu'il existe maintenant en Europe une innombrable quantité d'hommes qui ont imaginé que le christianisme recèle des mystères ineffables nullement inaccessibles à l'homme, et c'est ce que les Allemands appellent le christianisme transcendantal. Ils croient que le christianisme était dans son origine une véritable initiation, mais que les prêtres laissèrent bientôt échapper ces divins secrets, de manière qu'il 'y a plus dans ce moment de véritable sacerdoce. La haine ou le mépris de toute hiérarchie est un caractère général de tous ces illuminés, au point que Saint-Martin, avec toute la piété dont ses livres sont remplis, est cependant mort sans appeler un prêtre.


« Ils croient à la préexistence des âmes et à la fin des peines de l'enfer, deux dogmes fameux d'Origène. Je n'en dirai pas davantage à Votre Excellence, ceci n 'étant point une dissertation ; je me borne à lui dire que je me suis si fort pénétré des livres et des discours de ces hommes-là, qu'il ne leur est pas possible de placer dans un écrit quelconque une syllabe que je ne reconnaisse.


« C'est cet illuminisme qui a dicté la convention de Paris, et surtout les phrases extraordinaires de l'article 1er, qui ont retenti dans toute l'Europe. Quelqu'un observait l'autre jour en riant qu'on avait fait tort au Saint Esprit en ne l’y nommant pas, et que c'était un passe-droit. Mais il ne s'agit pas de rire : les illuminés de ce genre pullulent à Saint-Pétersbourg et à Moscou ; j'en connais un nombre infini, et il ne faut pas croire que tout ce qu'ils disent et écrivent soit mauvais, ils ont au contraire des idées très-saines, et, ce qui étonnera peut être Votre Excellence, ils se rapprochent infiniment de nous de deux manières. D'abord leur propre clergé n'a plus d'influence sur leur esprit, ils le méprisent profondément, et, par conséquent, ils ne l'écoutent plus : s'ils ne croient pas le nôtre légitime, au moins ils ne le méprisent point et même ils ont été jusqu'à convenir que nos prêtres avaient mieux retenu l'esprit primitif. En second lieu, les mystiques catholiques ayant beaucoup d'analogie avec les idées que les illuminés se forment du culte intérieur, ceux- ci se sont jetés tête baissée dans cette classe d'auteurs : ils ne lisent que sainte Thérèse, saint François de Sales, Fénelon, madame Guyon, etc., etc. Or, il est impossible qu'ils se pénètrent de pareils écrits sans se rapprocher notablement de nous, et j'ai su qu'un grand ennemi de la religion catholique disait ici il y a peu de temps : Ce qui me fâche, c'est que tout cet illuminisme finira par le catholicisme.


« Si, d'un côté, ils nous touchent par les mystiques, de l'autre ils se rapprochent des chrétiens relâchés ou pour mieux dire des déistes allemands qui ont inventé ou ramené la distinction de la religiosité et de la religion : par la première, ils entendent certains dogmes fondamentaux qui font l'essence de la religion, et par la seconde, les dogmes particuliers de chaque communion qui n’ont rien d'essentiel. La première est l'homme, et la seconde est son habit, dont vous seriez bien le maître de changer, monsieur le comte, sans cesser d'être le comte de Vallaise.


« Je suis parfaitement informé des machines que ces gens-là ont fait jouer pour s'approcher de l'auguste auteur de la convention et pour s'emparer de son esprit : les femmes y sont entrées comme elles entrent partout.


« Votre Excellence a observé que la convention n 'a point de titre ; j'ajoute qu'elle ne peut point en avoir, et voici pourquoi : c'est que tous les grands et excellents personnages qui l'ont souscrite ne connaissent pas dans toute leur étendue les vues de ceux qui l'ont dictée , et que ceux-ci se gardaient bien de vouloir s'expliquer clairement.


« Si l'esprit qui a produit cette pièce extraordinaire avait parlé clair, nous lirions en tête : Convention par laquelle tels et tels princes déclarent que tous les chrétiens ne sont qu'une famille professant la même religion, et que les différentes dénominations qui les distinguent ne signifient rien. » (Correspondance diplomatique de Joseph de Maistre 1811-1817, recueillie et publiée par Albert Blanc, tome second, Paris, Michel Lévy Frères, 1860)


Joseph de Maistre



Le naufrage de la Sainte-Alliance et de la Franc-Maçonnerie russe


Le texte du traité suscita l’ironie et l’incompréhension, ou au mieux le scepticisme, chez nombre de personnalités politiques européennes de premier plan. Le ministre britannique des affaires étrangères, le vicomte Castlereagh, la qualifia de « morceau de mysticisme sublime et de non-sens ».


Soumis à l’approbation des monarques prussien et autrichien, le texte original d’Alexandre 1er subit quelques modifications sous la pression du chancelier Metternich : entre autres choses, « Metternich transforma ainsi l’expression « les sujets des trois parties contractantes demeureront unis par les liens d’une fraternité véritable » par « les trois monarques demeureront unis… » » « Ce que le tsar Alexandre Ier avait initialement voulu était donc bien une sorte de ligue des peuples unie sous l’autorité des souverains, même si ce qui en émergea fut une alliance des rois » (Stella Ghervas, « La Sainte-Alliance : un pacte pacifique européen comme antidote à l’Empire », in Sylvie Aprile et autres, Europe de papier. Projets européens au XIXe siècle, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 2015).


On ne s’étonnera pas que, trahissant finalement l’inspiration originale du traité, le chancelier autrichien ait transformé la Sainte-Alliance quelques années après sa naissance en un instrument de répression policière et militaire à l’échelle du continent contre les mouvements nationalistes et libéraux qui virent le jour un peu partout en Europe, tandis que les inspirateurs illuministes et maçonniques de la Sainte-Alliance tombaient en disgrâce dans l’empire russe au point qu'Alexandre décida de fermer les loges et de proscrire la Franc-Maçonnerie en 1822.


Contre cette Sainte-Alliance dévoyée, le chansonnier Béranger devait exalter la Sainte-Alliance des peuples, que prétendit incarner le mouvement révolutionnaire de la Jeune Europe fondé en 1834 par le chef des carbonari Giuseppe Mazzini.




(en haut de page, les trois signataires du traité de la Sainte-Alliance: le tsar Alexandre 1er, l'empereur d'Autriche François 1er et le roi de Prusse Frédéric-Guillaume III)

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