• thierrymudry

Dieu n'existe pas





Le titre de cette note en dévoile le contenu.


Il pourrait certes sembler provocateur ou totalement déplacé en ce lieu.


Pour autant, l’énoncé : Dieu n’existe pas, ne signifie pas : je ne crois pas en Lui.


Pour éclairer notre propos, laissons parler la philosophe Simone Weil (avec un W !), juive de naissance, agnostique gagnée au christianisme sans conversion formelle. L’un des textes réunis dans le recueil "La pesanteur et la Grâce", publié en 1947 après sa mort, s’appelait de manière significative : l’athéisme purificateur.


Qu’y écrivait-elle ?


« Je suis tout à fait sûre qu’il y a un Dieu, en ce sens que je suis tout à fait sûre que mon amour n’est pas illusoire. Je suis tout à fait sûre qu’il n’y a pas de Dieu, en ce sens que je suis tout à fait sûre que rien de réel ne ressemble à ce que je peux concevoir quand je prononce ce nom. Mais cela que je ne puis concevoir n’est pas une illusion ».


« Entre deux hommes qui n’ont pas l’expérience de Dieu, celui qui le nie en est peut-être le plus près. Le faux Dieu qui ressemble en tout au vrai, excepté qu’on ne le touche pas, empêche à jamais d’accéder au vrai. Croire en un Dieu qui ressemble en tout au vrai, excepté qu’il n’existe pas, car on ne se trouve pas au point où Dieu existe ».


« La religion en tant que source de consolation est un obstacle à la véritable foi : en ce sens l’athéisme est une purification ».


Quel message délivre de la sorte Simone Weil ? Elle nous dit que Dieu est au-delà de toute détermination, au-delà de toute définition, au-delà même de l’existence, au-delà même de l’être.





Le théologien irlandais du IXème siècle Jean Scot Erigène le soulignait :

« Dieu ignore quelle chose il est, car il n’est pas quelque chose ». Et il ajoutait : « ce n’est pas par défaillance que Dieu ignore ce qu’il est, c’est tout simplement parce qu’il n’est rien de défini ».


Ainsi, conscients de ce que Dieu, dans Son absoluité et dans Son infinité, n’existe pas et conscients aussi de ce que Sa réalité échappe à notre entendement, nous voilà confrontés au défi de Le connaître alors même que, par définition, Il est inconnaissable.


La démarche initiée à la fin de l’Antiquité par Denys l’Aréopagite, à la suite des néo-platoniciens, pour s’approcher au plus près de la réalité divine a pris le nom d’apophatisme, de théologie négative : nous ne pouvons avoir quelque connaissance de Dieu qu’en relevant tout ce que Dieu n’est pas (dans une liste qui ne peut être limitative) et qui aboutit en toute fin à prendre conscience de ce que Dieu lui-même n’EST pas et qu’Il ne se présente à nous que comme Néant.


C’est ce que dit encore une fois Jean Scot Erigène : « l’Être procède de Dieu mais Dieu en lui-même n’est pas Être ». « Tant que la bonté divine reste inconnaissable pour toutes les intelligences- poursuit-il -, nous n’avons donc pas tort de lui donner le nom de Néant par éminence ».


Dans "Dieu, la chair et l'autre. D'Irénée à Duns Scott" (Presses universitaires de France, Paris, 2015), le philosophe et théologien catholique Emmanuel Falque précise que ce Néant, ce Non-Être érigénien, désigne « ici ni un défaut, ni une privation d’être, mais l’excellence ou l’éminence de Celui qui n’est pas sur le mode ordinaire de l’être - fût-ce dans son éminence même ».





Le défi que nous nous lançons à nous-mêmes en prétendant accéder à la connaissance de la réalité ou de la bonté divine se clôt sur le constat de l’échec du langage et de la nécessité du silence.


Maître Eckhart a formulé ce constat dans une formule claire qui sonne durement à nos oreilles : « Tu veux être parfait ? Ne jappe pas sur Dieu ».


Mais le silence n’est pas que le constat de notre impuissance. Il est aussi ce moment, cet état, cette disposition, où le Dieu inconnaissable vient, ou peut venir, à nous.


Car si Dieu échappe à la prison de notre langage dans lequel nous serions rassurés de l’enfermer, Il n’en est pas moins présent ici même et partout, et nous éprouverions Sa présence pour peu que nous fassions taire le bruit qui nous empêche de la percevoir.


Jean Scot Erigène écrivait aussi : « Nous devons comprendre que Dieu et la créature ne constituent pas deux réalités distinctes l’une de l’autre, mais constituent une seule et même réalité. Car c’est par un concours mutuel que la créature subsiste en Dieu et que Dieu se crée sous un mode extraordinaire et inexprimable dans la créature, en se manifestant Lui-même ».


Ineffable, inconnaissable, Dieu est ainsi plus proche de nous que nous le sommes de nous-mêmes, pour parler comme Maître Eckhart, et c’est dans le silence que se révèle cette proximité.


Or, ce n’est évidemment pas un hasard si le silence occupe une place, j’oserais dire, centrale dans nos rites, et il apparaît que l’énoncé initial : Dieu n’existe pas, est en parfaite concordance avec l’enseignement, tout particulièrement, du rite écossais rectifié.


Lorsqu’en tenue, il est prescrit aux Frères le silence, ce silence ne s’impose pas qu’aux apprentis mais à tous, quel que soit leur grade ou leur position dans l’ordre. Il s’agit du silence des passions et des sens, et, au-delà, il s’agit du silence de celui qui, sachant qu’il ne sait rien, veut se préparer à accueillir Dieu en lui ou lui ménager toute la place qui, par nature, est la Sienne.


Qu’on se souvienne de ces propos de Maître Eckhart : « Rien ne ressemble plus à Dieu dans l’immensité de l’univers que le silence »…



(En haut de page: Jean Scot Erigène 815?-876?)

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