Cahier Bleu n° 53. Y a-t-il de la musique dans les rituels maçonniques ?
- ITER
- il y a 3 heures
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« Au commencement était le rythme, et le rythme était musique et la musique était la vie. À tous ceux qui les reçoivent, ils entrent en vibration, et il y a émergence de mélodie soutenue par de l’harmonie, et non plus de sons, quand la vibration produit une résonance entre soi. »
On reprochera certainement à cette introduction d’être un pastiche inconvenant du prologue de l’Évangile de Jean. Mais avant de condamner, voyons comment et pourquoi la notion de musique se retrouve en Franc-maçonnerie et procède de l’initiation.
Notons d’abord que c’est volontairement que nous présentons ces objets sonores dans cet ordre : 1) rythme, 2) mélodie, 3) harmonie, 4) résonance. La coutume la présente dans un ordre différent : on entend une mélodie, c’est-à-dire une succession de sons et de silences qui permettent précisément d’entendre les sons, plus exactement des timbres sonores différents, on distingue une mélodie, laquelle est soutenue par un matelas de contre-chants, le tout mis en mouvement, plus ou moins discrètement, par le rythme.
Commençons par quelques définitions techniques :
- Son :
Le son est une vibration qui se propage dans l'air. Les sons, car en général ils sont plusieurs, sont ensuite captés par nos oreilles et transmis au cerveau qui les décode. Ce ne sont donc pas les oreilles qui sont à l’origine de l’ouïe, mais le cerveau… les oreilles agissent schématiquement comme un périphérique passif associé à notre unité centrale ou « disque dur » : le cerveau.
Un son se caractérise par sa hauteur (sensation du plus ou moins « fort »), sa fréquence (sensation du grave ou de l’aigu), et son timbre.
- Timbre :
C’est la combinaison plus ou moins complexe de « sons dans le son », caractéristique particulière et identitaire de la source qui l’émet. Chaque voix, chaque instrument à son timbre propre, par exemple, c’est ce qui distingue un violon d’un alto, un alto d’un violoncelle, un hautbois d’une clarinette ou d’un basson, à hauteur et fréquence égales. C’est le timbre qui, par exemple, permet de reconnaître qui parle au téléphone, qui chante, quelles que soient la hauteur ou la fréquence de sa voix.
- Harmonie :
Il ne faut pas confondre « harmoniques » avec « harmonie ».
- Harmoniques (physiques ou acoustiques) , toujours au pluriel :
Elles sont les composantes du son. Comme en général, la vibration sonore est composée d’un son complexe (orchestre, bruits, conversation à plusieurs en même temps), elle se caractérise par une vibration fondamentale et plusieurs vibrations sonores associées à la fondamentale, dites « harmoniques ». Voir infra.
- Harmonie (musicale):
L’harmonie est la science des accords et de leurs enchainements, parfois appelée « l’Harmonique », toujours au singulier. Elle constitue, :
o dans « La » musique, le tissu générateur d’où peut émerger la mélodie,
o et dans « De La » musique, un travail de remplissage destiné à soutenir la mélodie, écrite en premier.
L’harmonie joue en quelque sorte pour la musique, ce que la quille d’un bateau apporte à son soutien, à sa stabilité. Elle ajoute de la profondeur et de la richesse à la phrase musicale.
On distingue deux sortes d’harmonique :
o La théorie qui lie musique à arithmétique (intervalles numériques entre les notes), à géométrie (organisation et structuration de l’espace sonore), à astronomie (musique des sphères), voire à métaphysique (recherche de la perfection par la mise en relation de l’auditeur avec la consonnance : insertion de l’homme en harmonie avec la Nature). C’est l’approche pythagoricienne.
o La non-théorie, opposée à la première, qui fait appel à l’émotion et non plus à l’intellect ni au quadrivium[1].
- Mélodie :
La mélodie est la succession de sons, jouées de manière séquentielle qui forment une ligne musicale reconnaissable. C'est souvent ce que l'on retient et fredonne après avoir écouté une phrase musicale, une chanson.
Mélodie et Harmonie se déploient dans l’espace. C’est pourquoi l’harmonie est souvent considérée comme la dimension verticale de la musique, et la mélodie, comme la dimension horizontale d’un morceau de musique.
- Rythme :
Avec le rythme, (ou « pulsation »), nous entrons dans la dimension temporelle. Un rythme est un motif récurrent de sons et de silences entre deux sons. Le rythme est essentiel pour donner à un morceau de musique son caractère particulier et sa motricité.
Le rythme peut être régulier, ou répétitif :

Ou irrégulier, mais parfois répétitif ; pensons par exemple au Boléro de Ravel :

- Résonance :
La résonance est un phénomène qui, à certaines fréquences, provoque une sensibilité à certains systèmes physiques (électriques, mécaniques, etc.). Un système résonant a la propriété d’accumuler une énergie dans un système, si celle-ci est proche d'une fréquence dite « fréquence de résonance ».
Exemple :
o une corde de violon frottée provoque une mise en excitation de la voisine, sans qu’elle soit touchée.
o Une frappe sur un « do » au piano, permet d’entendre aussi sol (la quinte « juste »), mi (la tierce), fa (la quarte « juste », etc. par effet d’excitation de la corde voisine de celle où le marteau a frappé.
o Deux verres posés côte-à-côte se mettent à vibrer et émettre le même son quand on crée un son. sur l’un des deux.
Les sons harmoniques deviennent progressivement perceptibles à l'oreille lorsque la fondamentale s’atténue.
Soumis à une telle excitation, le système va être le siège de vibrations de plus en plus importantes, jusqu'à atteindre un régime d'équilibre (ou de rupture d’un de ses éléments). Le phénomène de résonance n'est rien d'autre que cet effet d'accumulation de l'énergie, en injectant celle-ci au moment où elle peut s'ajouter à l'énergie déjà accumulée, c'est-à-dire « en phase » avec cette dernière.
En Franc-maçonnerie…

Voyons à présent quels pourraient être les rapports de la musique avec la Franc-maçonnerie, dont on peut dire que tous les rituels de cérémonie se présentent comme une partition à effet initiatique.
Pour se faire, il convient d’envisager le Vénérable-Maître, non plus seulement comme un chef de chantier, mais comme un chef d’orchestre devant sa partition et ses musiciens et auditeurs.
- Le rythme.
Toute ouverture rituelle, déjà, commence par des batteries ; ce sont elles qui sont, certes un appel au rassemblement des ouvriers dans la Maçonnerie opérative, chaque batterie « sonnant » de manière particulière et identitaire au groupe auquel elle est destinée : Apprentis, Compagnons, Maîtres, etc.
Dans la Maçonnerie spéculative, le rythme de la batterie, qui produit du son, rappelle le grade auquel la Loge va travailler, mais aussi et surtout, il appelle à l’union mentale des membres présents.
Les coups de maillet, faisant batterie, vibrent dans l'espace. Cette action a pour effet d’arrêter le chaos du monde profane en soi, d’apaiser les agitations du corps, de chasser les émotions et les pensées profanes. Ils installent dans la loge un souffle, un courant d'énergie, une respiration favorable à une certaine méditation, à un changement d’espace et de temporalité.
Mais pour que l’effet initiatique voulu se produise, il convient d’éviter deux graves erreurs hélas courantes : l’une liée par les défauts de batterie, l’autre par ceux du manque de dynamisme du déroulement du rituel, carle rituel estrythme. Ces carences relèvent aussi du défaut de rythme.
o L’imperfection de la batterie :
On peut distinguer trois fautes fréquentes :
§ Frapper du maillet « comme un sourd » ou, à l’inverse trop doucement, de sorte que le son ne se propage pas à égale hauteur jusqu’au fin fond de la loge. Le premier défaut repousse les Frères sensibles du tympan, le second laisse ceux, durs d’oreille, insensibles à l’appel à l’union mentale, et donc déjà à l’écart de la pulsation initiatique.
§ Frapper trop vite les coups de la batterie, ce qui ne laisse le temps à aucun silence, même court, pour que chaque coup de produise son effet.
§ Frapper chacun pour soi, à sa manière, alors que seul le rythme de la batterie frappée par le Vénérable-Maître doit être reproduit à l’identique pour installer l’ordre par la régularité des coups frappés.
Et tant pis, si celui-là n’a pas respecté la justesse des coups, ce n’est pas aux Surveillants de la corriger. Cela produirait de la cacophonie, donc du désordre, donc du chaos, et donc détruirait, d’emblée et dès le début, le sens ordonnateur des batteries.
Il y a, en Loge, une autre nature de rythme : c’est celle que donne, le Vénérable-Maître au déroulement de la cérémonie, et cela dès l’ouverture, à la juste cadence dans les moments de périodicité différentes, en tenant compte de l'ordre de succession des « événements » et du rapport de durée entre ses moments de tension et de relâchement.
Cette autre nature du rythme est tout aussi essentielle que celui des batteries pour que l’esprit des Frères soient maintenu en éveil, afin qu’ils perçoivent qu’ils ne sont plus dans le monde profane et puissent imaginer le monde idéal de fraternité qu’ils sont venus chercher en loge. L’effet initiatique, cathartique, du rythme de la Tenue dépend de la capacité du Vénérable-Maître à bien maitriser sa « partition » et à en comprendre la structure, la dynamique et la succession des moments qu’il est censé animer.
L’intonation, la variation de l’expression, la dramatisation théâtrale, qui soulignent la nature des différents moments du rituel, fait aussi partie de la musique du rituel à restituer correctement. Elles doivent soutenir le rythme du déroulement du rituel pour ne pas laisser l’action s’effondrer dans l’anarchie des sons ou des « blancs », silences non désirés, ce qui ferait fuir toute espoir d’émergence de l’effet initiatique.
Pour Octavio Paz[2] « Le rythme n'est pas une mesure ; c'est une vision du monde ».
Chaque Rite a ses propres batteries, donc ses rythmes particuliers de travail, et donc chaque forme d’appel à l’imagination, dans chaque grade. Rien d’étonnant, chaque institution, et « chaque civilisation peut se réduire à un rythme primordial [3]».
On aura reconnu supra quelques exemples de batteries bien connues des Frères.
En Franc-maçonnerie, tout commence par des batteries et finit par elles, frappées au maillet ou par acclamations.
C’est pourquoi le rythme est fondamental pour produire et faire durer l’effet initiatique.
- L’harmonie.
Du point de vue philosophique, en particulier dans la Grèce antique, on peut considérer l'harmonie comme le fait, pour tous les éléments d'un tout, d'être à la place qui leur est destinée, de telle sorte que le tout est meilleur que la somme des parties. L'harmonie est ainsi une propriété structurelle de ce tout.
Il est bien clair que le but de toute forme et géographie de Franc-maçonnerie est de produire de l’harmonie entre ses membres, donc d’unifier les timbres différents dans une résonance commune. Elle a même été conçue, à l’origine, pour cela. Et c’est pourquoi, tous sujets qui pourraient lui nuire, en particulier ceux relatifs à la religion et à la politique, sont strictement prohibés.
Nous avons vu que, dans musique pure, l’harmonie (aussi dite « l’Harmonique ») est le tissu sonore de différentes vibrations qui peut produire, par émergence, une mélodie, intérieure en Franc-maçonnerie. Le rôle du Vénérable consiste donc aussi, au-delà du rythme, à produire ce tissu immatériel, mais aussi matériel.
Une loge en désordre, mal installée, aux décors dispersés ou « posés là » sans souci de beauté, perd de la force initiatique. Dans la musique d’une loge, les couleurs, les bijoux, les objets rituels, la gestuelle, sont autant de sons, en quelque sorte des vibrations silencieuses Ce sont quand même des sortes de sons, car « ils parlent » à chacun.
Le rôle du Maître des Cérémonies et de celui de chaque officier chargé de l’esthétique de la loge doivent inculquer ce souci dès les Apprentis, afin que ceux-ci ressentent que leur concours à l’installation de la loge ne relève ni d’une « basse besogne d’homme de ménage » ni de celle d’un Frère servant, mais de l’apprentissage de la structuration géométrique, donc musicale, de la loge, sans laquelle la Tenue ressemblerait davantage à une réunion « entre copains » qu’à un lieu sacré où doit émerger en chacun des Frères le bénéfice de l’initiation.
Notons que les mots sacrés et les mots de passe, les mots de l’acclamation, ainsi que toutes les paroles du rituel sont des composantes, des expressions naturellement sonores de l’Harmonie. À ce titre, elles doivent être prononcées correctement avec clarté, respect et solennité, faute de quoi, le tissu harmonique se délite inévitablement.
Ces conditions satisfaites, la loge entière entre en résonance. La résonance s’étend de proche en proche à tous les Frères et met leurs vibrations respectives à l’unisson. Le point culminant étant, dans certains rites, la célèbre chaîne d’union et ses mots, et dans d’autres, des formules particulières aux rites : acclamations. Chaque cérémonie, dans chaque rite, est porteuse d’éléments de mise en résonance. Pensons seulement par exemple aux différents moments de la cérémonie de réception d’un nouvel Apprenti, pour ne citer que celui-là, et à ce qui se passe auprès des Frères dans les « voyages », ou dans l’ode d’ouverture ou de clôture, chanté en chœur et à l’unisson, dans les loges de rites anglo-saxons.
- La mélodie.
Il s’agit, dans la Franc-maçonnerie, de la vibration produisant la puissance initiatique de force, de sagesse et de beauté, quand la loge a réussi à la faire exister. Un Frère peut ressentir cette mélodie secrète dans sa tête, à la faveur d’un rituel bien exécuté et d’une loge bien organisée et bien dressée.
En sortant de la Tenue, et encore bien après les moments forts de la cérémonie, ne serait-ce que l’ouverture et la fermeture rituelles, résonnera dans sa tête ce chant à la fraternité. Il lui appellera les moments de bonheur et de satisfaction que la production du supplément de vibration initiatique a fait émerger en lui et consolider l’existant. Et cela, selon sa sensibilité : l’intellect, l’émotion ou … les deux.
Une remarque :
Dans les rites qui le permettent, un peu de musique peut être joué : sur le parvis, à l’entrée ou à la sortie en cortège du Vénérable-Maître, dans la chaîne d’union, dans différents moments du déroulement du rituel, en particulier, dans ceux des cérémonies de réception.
Il faudra cependant toujours bien veiller à ce que la musique soit judicieusement choisie pour son caractère méditatif ou métaphysique et, bien-sûr approprié aux circonstances à soutenir. Et que son niveau sonore soit suffisamment dosé bas pour que la loge ne se transforme pas en « boîte de nuit » ou en salon de musique, afin que les Frères ne soient pas déconcentrés ou distraits, et négligent d’écouter la musique propre au rituel …
© Grande Loge Indépendante de France.
[1] Arithmétique (nombres), Géométrie (maîtrise de l’espace), astronomie (structure de l’univers) et Musique (art de la mise en sons des trois sciences libérales précédentes),
[2] « Le rythme », dans L'arc et la lyre, Paris, Gallimard, 1993
[3] Op. cit.
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