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    Amazing Grace. Le chant d’une renaissance.

    • Photo du rédacteur: ITER
      ITER
    • il y a 24 heures
    • 9 min de lecture

    Portrait de J.Newton


    Le Vénérable-Maître, le RF Marc Bianchini, de la Loge Nationale d’Instruction du Rite Standard d’Écosse, Jean-Claude Desbrosse, publie un texte fondamental dans les cérémonies et la culture de ce Rite ; au point que la mélodie, émouvante, toujours jouée en Écosse, permet le recueillement des Frères, à l’entrée en Loge, et avant la consruction du temps et de l’espace sacré. Il écrit :

    Amazing Grace est un hymne. C’est l’hymne d’inspiration chrétienne le plus écouté et chanté dans le monde. Il parle de révélation, de rédemption et d’amour du divin.  Nous pratiquons un rite anglo-saxon et point de chaine d’Union dans le déroulement du rituel. Notre Loge, comme d’autres de même origine, a choisi de pratiquer un maul avant l’ouverture des travaux, maul, où tous serrés les uns contre les autres (un peu comme au rugby !! d’où le terme), nous nous préparons à passer du profane au sacré du rituel, un instant de profond recueillement et de communion fraternelle. Ce maul est accompagné par Amazing Grace chanté par la voix émouvante de Susan Boyle et rythmé par quelques mots en accompagnement (voir Annexe). Cet hymne a-t-il sa place dans notre rite lui-même marqué et rythmé par une musique signifiante ? Cette chanson ne représente que deux strophes sur les six ou sept que comporte le texte original. Quelle est l’histoire de ce texte ?

     

    L’histoire :

    L’histoire de cet hymne est assez singulière comme l’histoire de son auteur. C’est un anglais, John Newton, qui en écrivit les paroles. Cet homme, né en 1725, vécut une jeunesse difficile, orphelin à six ans, et fut engagé dans la marine royale où il fit ses classes et navigua avec son père. Rapidement il se retrouva contraint à participer à la traite négrière, puis, après avoir tenté de déserter, il revint dans cet engrenage, mais volontairement cette fois, après de nombreuses péripéties qui le conduisirent à être lui-même réduit à une condition d’esclave suite à sa tentative de désertion. Il fut sauvé par le commandant d’un autre navire anglais. Il participa à la traite des esclaves avec zèle et beaucoup de cruauté entre l’Afrique de l’Ouest et l’Angleterre. Il crut mourir au cours d’un de ces voyages lors d’une tempête et c’est alors qu’il se convertit au christianisme, touché par la grâce et devint prêtre anglican en 1764 à Olney. Il prit pleinement conscience de son passé et s’engagea par l’action et le prêche pour l’abolition de l’esclavage. Il mourut en 1807 à l’âge de 82 ans.

    Les paroles d’Amazing Grace furent écrites à l’occasion d’un de ses prêches pour le passage de l’année 1772 à 1773. La musique que nous connaissons, accompagnant ces paroles, est plus tardive et date de 1835 par un certain William Walker sous le nom de New Britain.



    Partition d’Amazing Grace

    Le texte :

     

    1.Amazing grace, how sweet the sound, That saved a wretch like me! I once was lost, but now I'm found, Was blind, but now, I see.

     

    2.Twas grace that taught my heart to fear, And grace, my fears relieved. How precious did that grace appear The hour I first believed

     

    3.Through many dangers, toils and snares I have already come. ‘This grace that brought me safe thus far, And grace will lead me home.

    4.The Lord has promised good to me, His word my hope secures ; He will my shield and portion be, As long as life endures.

    5.Yes, when this flesh and heart shall fail, And mortal life shall cease, I shall possess, within the veil, A life of joy and peace.

    6.The earth shall soon dissolve like snow, The sun forbear to shine ; But God, who called me here below, Will be forever mine. 

     

    7.When we’ve been there Ten thousand years

    Bright shining as the sun We’ve no less days to

    Sing God praise than when we’d first begun[1]

     

     

     

    Grâce étonnante (ou quelle douce sonorité) au son si doux, Qui sauva le misérable que j’étais, j’étais perdu mais maintenant je (me) suis retrouvé, j’étais aveugle maintenant je vois.

    C’est la grâce qui m’a enseigné la crainte, Et la grâce a soulagé mes craintes. Combien précieuse cette grâce m’est apparue, À l’heure où pour la première fois j’ai cru

    De nombreux dangers, filets et pièges J’ai déjà traversé. C’est la grâce qui m’a protégé jusqu’ici, Et la grâce me mènera à bon port.

    Le Seigneur m’a fait une promesse, Sa parole affermit mon espoir ; Il sera mon bouclier et mon partage, Tant que durera ma vie.

    Oui, quand cette chair et ce cœur auront péri Et que la vie mortelle aura cessé, Je posséderai, dans l’au-delà, Une vie de joie et de paix.

    La terre fondra bientôt comme de la neige, Le soleil cessera de briller, Mais Dieu, qui m’a appelé ici-bas, Sera toujours avec moi

    Quand nous serons là depuis dix mille ans brillant d’un éclat semblable au soleil, Nous n’aurons pas moins de jours pour louer Dieu, que lorsque nous avons commencé.


    Ce texte est à la fois composé d’hexamètres et d’octosyllabes. Je ne suis pas un spécialiste de la composition poétique mais il me semble qu’elle a ici un sens manifeste. L’hexamètre (6 pieds) était utilisé essentiellement dans l’écriture épique des Anciens (Homère, Virgile), produisant de la mesure, de la répétition rythmique, dans le but, souvent, d’un partage public, ce qui est totalement adapté à ce texte à l’occasion d’un prêche. L'octosyllabe (8 pieds), lui, est un vers particulièrement musical, du fait du retour fréquent de la rime, et permet ainsi une grande harmonie. On voit bien ici le souci de partager avec un auditoire, un texte qui sera également rythmé par la beauté de sa composition.[3]

    Le sens du texte est bien d’inspiration chrétienne, anglicane pour être plus précis, donc d’un culte à mi-chemin entre protestantisme et catholicisme réformé. Comme vu plus haut il fut élaboré en 1772, en Angleterre dans un pays toujours tiraillé entre le protestantisme, le catholicisme romain et cet anglicanisme où il s’agissait en franc-maçonnerie (Constitutions d’Anderson) de se tolérer les uns les autres sans être pour cela « un athée stupide ou un libertin irréligieux ».

    La traduction est quasi littérale mais le sens profond y est. Le début, la strophe 1, résonne comme une évidence, un cri tourné vers la Grâce qui enveloppe, étreint. Cette grâce est divine, salvatrice et vient au secours d’un misérable qui errait dans le péché et l’ignominie. Cette vie était celle de John Newton durant toutes ces années où il persécuta ses semblables. « J’étais aveugle, maintenant je vois », écrit-il. La vue, une nouvelle vue, lui est donnée car il en était privé. C’est cette vue dont il était ignorant pendant cette longue période d’errance. Nul doute qu’il y a référence à l’Evangile de Jean :9, où Jésus rend la vue à celui qui était aveugle depuis toujours. Pour seul retour, Jésus lui demande de croire en lui, l’incarnation de Dieu.

    Une autre source biblique du Nouveau Testament est présente ici : « j’étais perdu, je suis maintenant retrouvé » de Luc 15 :11-32. C’est le retour du fils prodigue qui était mort aux yeux de son père et qu’il retrouve au travers de l’amour inconditionnel qu’il lui porte.

    Dans la deuxième strophe et la troisième strophe, nous sommes dans la rédemption, envahis d’une joie profonde et douce, heureux de recevoir cette grâce infinie malgré les pires actes et pensées. Il a appris la crainte du péché, crainte dont il était ignorant puisqu’athée jusqu’à sa propre révélation ; maintenant cette crainte le guide. Mais peu importe le parcours, la prise de conscience de ce qui fut et est, sera un point de départ pour un chemin difficile qui ne se terminera qu’avec la « lumière » ultime.

    « Le Seigneur m’a fait une promesse » de la strophe 4 relève du Psaume 28 :7 lorsque David demande à Dieu de le protéger des méchants ; c’est sa Foi qui le sauvera de leurs influences néfastes et sera son bouclier. La seule inspiration pour ses actes futurs sera sa croyance inébranlable et donc sa dévotion.

    La fin de ce texte est relative à sa condition de mortel. Il ne craint plus la mort, il est accompagné et tout ce qui est matériel n’a plus d’importance à ses yeux. C’est sa foi qui l’accompagnera dans l’au-delà.

    L’ensemble d’Amazing Grace est une allusion directe à la transformation, on peut dire transmutation de Saul en Paul dans Actes :9 1-9. Saul était pharisien, disciple du Grand Rabbin Gamaliel qui pourchassait et persécutait les Chrétiens. Il fut touché par la grâce divine sur le chemin de Damas où le Christ ressuscité lui apparut. Il prit le nom de Paul et on peut ici voir la même transformation de John Newton, l’esclavagiste en John Newton le prêcheur de la Parole.

    Il y a dans tout ce texte une influence évidente de la parole écrite et de la « sola gratia » chère au culte protestant. La Bible dit que « personne ne cherche Dieu (Romains 3 :11) mais que c’est Dieu qui cherche les pécheurs » et en l’occurrence Newton n’avait rien demandé. Il attire à lui ceux qui le cherchent en venant sauver ceux qui étaient perdus ( Luc 19 :10), en leur montrant son royaume.


    La Maçonnerie dans tout cela ?

    Amazing Grace n’est pas un chant maçonnique comme peuvent l’être les hymnes d’ouverture et de fermeture des rites anglo-saxons, et d’autres Loges se servent de diverses compositions différentes pour leur entrée en matière…ou pas du tout d’ailleurs. Cet hymne nous permet de nous recueillir avant d’entrer dans le sacré du rituel à condition d’en comprendre le sens et d’y voir un préambule à ce que nous allons vivre ou que nous avons déjà vécu. Comment ne pas faire un parallèle avec la sombre puis lumineuse histoire de John Newton ?

    Avant que d’être maçons nous sommes des hommes et notre parcours profane peut aller du long fleuve tranquille à un chemin chaotique.

    Le résumé parfait est donné par la transformation de Saul en Paul, qui à partir de ce que nous vivons au quotidien, nous amène à une prise de conscience d’« autre chose » qui nous était caché. Certes nous ne sommes pas dans la persécution des Chrétiens pour Saul, ni de l’esclavagisme pour Newton mais notre vie profane, si riche soit elle, nous a probablement égaré de ce qui fait l’humanisme et la réflexion personnelle et spirituelle. N’est ce pas le but de la franc-maçonnerie que de nous transformer au moyen d’une morale, de symboles avec l’aide d’une entraide fraternelle. Saul comme Newton ont reçu la Grâce divine et l’ont mise en pratique dans leur nouvelle vie.

    N'est ce pas cela que retrouve le profane lorsqu’on lui retire le bandeau symbolique qui le maintenait dans la cécité comme l’aveugle délivré par Jésus. Il réclame la Lumière dont le sens est Devas en sanskrit qui donnera Deo, Deus en grec et latin. En demandant la Lumière, le profane demande à être « éclairé » par la Lumière divine. « J’étais aveugle, maintenant je vois » dit Amazing Grace. Les épreuves du feu, de la coupe d’amertume et autres parcours chaotiques de certains rites continentaux ne servent pas qu’à « éprouver » le candidat mais le ramène aussi à son propre parcours. Nous nous perdons souvent dans les méandres de la vie quotidienne d’un monde qui penche de plus en plus vers l’égoïsme en occultant ce qui fait « l’agapè ».[4]


    Marque de maçon de Robert Moray[5] avec « agapè » en lettres grecques.


    Le travail d’un « vrai » maçon relèvera du défi quotidien et ce qui est le bouclier pour David, la Foi, comme protecteur face aux « méchants », est révélé au nouvel initié par la morale, les symboles et autres allégories de nos rituels maçonniques.

    L’apaisement que l’on devrait ressentir tout au long de notre parcours en pleine conscience, nous démontre bien qu’une autre voie est possible au-delà de toutes les épreuves et vicissitudes grâce à un vrai changement intérieur et une croyance profonde en des valeurs qui doivent nous transcender.

    Cette grâce et cette Lumière a toujours veillé sur nous lorsque nous étions dans l’ignorance et nous montre le chemin vers une vraie métamorphose.

    La mort physique ne fait plus peur ; nous sommes attendus dans cette « Loge d’en Haut », à l’Orient éternel tout comme J.Newton. C’est la vraie Foi qui accompagnera le maçon durant sa vie jusqu’à cette mort physique puis à la suite que nous connaissons tous au 3ème degré. Comment ne pas voir également dans cette cérémonie, une allusion à la résurrection de Lazare de Béthanie par le Christ, décrite par Jean (Jean 11), magnifique allusion de nos rituels, nous faisant prendre conscience de notre propre résurrection spirituelle.

    Alors oui, Amazing Grace a toute sa place dans la compréhension d’un parcours personnel et à chaque « maul » que nous pratiquons avant notre entrée en Loge.


    La résurrection de Lazare, d’après Sebastiano del Piombo, 16ème siècle

     

     ANNEXE.[6]

    Incroyable pardon, quelle douce voix

    que celle de celui qui sauva un misérable tel que moi.

    J’étais égaré mais à présent je me suis retrouvé,

    J’étais aveugle, mais maintenant je vois.

     

    Quand cette chair et ce cœur faibliront

    Et que ma vie s’éteindra

    J’emporterai dans l’au-delà

    Une vie de joie et de paix.

    .

    G.A.D.L.U., c’est la Grâce qui illumine ce chemin

    que nous cherchons en toi.

    Que nos cœurs se rapprochent comme nos bras

    Que nos actes soient toujours emplis de fraternité et de compassion.

     

    Travaillons à cimenter l’amour qui nous lie au sein de notre vieille confrérie.

    Mes frères, dans cet élan fraternel qui nous réunit,

    Pensons à nos frères absents, à nos frères malheureux ici-bas

    Que cette Grâce soit et reste sur eux.


    [1] Dans la chanson ne sont utilisées que les strophes 1, 3 et 7. Cette septième strophe a été ajoutée dans le poème original dans les années 1790 et appartenait à la chanson : « Jerusalem, my happy home »

    [2] Lien pour la bande son d’Amazing Grace par Susan Boyle. (Sélectionner et copier/coller)

     

    [4] Agapè était le repas pris ensemble par les premiers chrétiens. Son sens vrai est amour inconditionnel, divin et altruiste par rapport à Eros, Philia et Storje.

    [5] Robert Moray : probablement le plus connu des premiers maçons spéculatifs, écossais, initié en 1641

    [6] Ce texte, lu pendant la diffusion d’Amazing Grace, représente une traduction (toujours approximative) de deux des strophes du texte anglais. Les deux paragraphes suivants, ne représentent qu’un écrit collégial de la Loge, n’entrant pas dans le rituel officiel du RSE et n’engageant que les FF composant cette Loge.


    MB, 03/2025.

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